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Rhin Beau

éditeur : Textes Gais
catégories : Littérature érotique > Romans, Littérature érotique
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Résumé

Extrait

1

Art préparait son baluchon en vue de sa prochaine fugue. « Tu n’as qu’à faire ton baluchon si tu n’es pas content ! », lui avait encore dit la Cuif, sa mère, la veille au soir. En verve, il se disait qu’il allait la prendre au mot, « la vieille au soir », la vieille au suaire, la vieille ossuaire, la vieille laie aux soies sévères, « et pas plus tard que ce matin, tiens ! »

Bon, pas tout à fait au mot. Une serviette à carreaux pliée en quatre au bout d’un bâton, c’eût été pittoresque, mais peu pratique et d’un ridicule achevé. Et surtout, un moyen infaillible pour se faire remarquer, des uns certes, mais aussi des autres. Et cela, il ne le fallait à aucun prix, avec la frontière toute fraîche, les gendarmes français, les douaniers, les uhlans ou Dieu sait quoi de prussien derrière. Les Français venaient d’apprendre à leurs dépens ce qu’il en coûte de ne pas savoir se camoufler. Donc, il prendrait comme d’habitude sa vieille gibecière d’écolier.

En effet, Art avait décidé d’aller voir à quoi ressemblait le Rhin. La Cuif allait encore ameuter les gendarmes de Charleville et le faire chercher jusqu’à Paris et un peu en Belgique. Mais l’Alsace-Lorraine, ça, elle n’y penserait pas, du moins pas tout de suite. D’autant que, dans un élan patriotique, il avait proclamé l’autre jour à table, après deux ou trois godets, que jamais il ne poserait ses semelles sur le sol arraché à la mère patrie et souillé par les bottes prussiennes. Ça ne mangeait pas de pain, ces déclamations-là. Il y en a un autre qui risquait de ne pas manger beaucoup de pain ces prochains jours… La Cuif n’était manifestement pas passée à la poste toucher sa pension, et son porte-monnaie plat et rêche comme un sexe de nonne septuagénaire, ne recelait que six francs et huit sous. Le contenu des tirelires des frères et des sœurs, dont il venait de balayer les morceaux, s’était lui aussi avéré décevant : à peine plus de quatre francs au total. Quelle misère. Si encore il y avait un truc à piquer pour le vendre. Il avait tiré une jolie petite somme des couverts en argent la dernière fois. Mais la pendule avec un Cupidon fessu en bronze eût été trop encombrante, fragile et peut-être pas facile à négocier. Quant au balancier de la grande horloge, Art ne savait pas comment le démonter, et de toute façon il aurait été trop lourd. Art se demanda si on acceptait encore là-bas la monnaie française.

Au moins, il avait du tabac pour sa pipe, ça oui. Il se regarda dans la glace au-dessus de la cheminée et se trouva bonne figure. Il était frais débarbouillé de la veille et avait pris un bain la semaine précédente. Il se donna tout de même un coup de peigne (le peigne et la brosse familiaux étaient attachés en permanence depuis des lustres à côté du miroir fendu et piqueté de mouches près de la porte d’entrée, en compagnie des parapluies, des cannes et des badines, c’était bien pratique. Art aimait leur odeur chaude et grasse de sébum, et se disait que son affection pour les siens se concentrait là, dans cet apport poisseux qui rendait superfétatoires le beurre et la brillantine. Il noua bien haut sa lavallière.

Il était prêt maintenant. La maisonnée dormait encore. Il avait pris soin de ne pas faire trop de bruit en fracassant les tirelires. Il s’y était pris délicatement, avec un linge et un marteau. Tiens, le marteau justement. Le prendre. Ca plus mon canif et les deux couteaux à viande, ça peut servir, sait-on jamais. Et puis il y aura bien une ou deux vitres à casser quelque part, et on n’a pas toujours de pierre sous la main. (Allez savoir pourquoi cette idée le fit sourire).

Il emporta ce qui restait du pain de la veille sur la table de la cuisine, le restant du pâté et la bouteille de rouge encore à moitié pleine. Il y avait aussi un petit bout de lard dans le saloir. Bonne idée. Il mâchonnerait la couenne en cours de route. Ça l’occuperait.

Art avait une raison bien précise de vouloir voir le Rhin : il venait de lire à la bibliothèque municipale le livre éponyme de Victor Hugo, et il souhaitait vérifier sur place, car quelque chose lui disait que les notations de l’illustre auteur, pour séduisantes qu’elles fussent, n’étaient que pure imagination. Hugo, qui faisait maintenant dans le gâtisme grand parental, avait déjà commis un ouvrage sur Shakespeare totalement affabulé. Non pas que l’affabulation en soi lui déplût, à Art. Mais pourquoi s’en remettre toujours à celles des autres ?

Surtout, Art voulait voir le fleuve magique, son cours majestueux et ses rides sombres. Quelque chose – une onde ? – lui disait qu’un poète encore à naître, un franco-polonais, écrirait des « Rhénanes ». Mieux valait que ce soit lui le premier sur le coup. Il fallait laver la corporation du déshonneur infligé par le pitoyable Musset et ses franchouillardises : « Nous l’avons eu, votre Rhin allemand / Il a tenu dans notre verre… » Izambard avait dit en cours que c’était la réplique à un poète allemand tout aussi cocardier. Quel siècle à cocardes ! Quelle bande d’idiots, ces futurs Européens !

Et puis il y avait autre chose. Les Allemands étaient plutôt beaux gosses, et Art mourait d’envie de se faire déniaiser. Le garde national complètement ivre qui lui avait tripoté la quéquette avant de lui vomir dans le cou – la vinasse aigre l’avait inondé dans le dos jusqu’à la raie incluse – l’avait pour longtemps dégoûté de la place des Invalides et même de Paris. Il se voyait encore pataugeant tout nu dans la fontaine de l’hospice, se lavant et cherchant à laver ses vêtements, sans savon ni rien évidemment, sous l’œil rigolard de quelques hommes-troncs. Il avait même perdu une chaussette dans cette affaire-là. Mais ça l’avait furieusement excité, se trouver le centre de tous les regards, les longs regards des raccourcis. Il s’était branlé dans la fontaine, c’était le côté amusant de la chose, d’abord en chantant « ça ira », ce qui était approprié, puis il s’était fini sur l’air de La Carmagnole, que les amputés bardés de médailles en prennent un peu pour leur grade, ah ah. Chacun l’avait mâté en silence, médusé. « Vive le son du canon », rien de tel pour joindre le geste à la parole, même s’il y entrait un peu de vantardise. Après, il ne lui était plus resté qu’à réenfiler péniblement ses fringues gluantes sur sa peau humide en se rêvant poisson. Bien sûr, l’état de sa tenue et la perte irrémédiable d’une chaussette à peine reprisée deux fois avait bien dû lui valoir quelques taloches supplémentaires de la part de la Cuif une fois rentré à Roche (en fait, le boucher du village étant encore mobilisé, c’est le garde champêtre, un vétéran de la coloniale, qui était chargé de le corriger à la chicotte, et elle vérifiait au coup par coup, c’était le cas de le dire, le nombre de zébrures), mais cela n’aurait pas eu d’importance, si au moins le Garde national l’avait fait jouir. Pensez donc ! Tout juste si cet ivrogne lui avait tiré le prépuce –il lui avait d’ailleurs fait vachement mal – et un peu malaxé les couillons. En prime, il lui avait fait vriller dans le trou une phalange du pouce, encore piquante de poudre à canon, ou de tabac, ou peut-être bien des deux. Juste deux misérables petits tours, avant de dégueuler quand il s’était penché sur son cou, pour l’embrasser sans doute, il aurait plus manqué que ça. La rosette à peine entamée et douloureusement picotante, des plaisirs comme ça…

Art rêvait désormais de deux choses en fait peu compatibles : des grands corps bonds émaciés tendus vers le soleil, et un adulte prêt à l’initier, à le pervertir, à se damner pour et avec lui.

Il marchait sur la grande route, se lamentant qu’on n’ait pas encore inventé le sac à dos ni les baskets, se consolant à l’idée qu’au moins il n’y avait pas encore de téléphone ni de fax, ni de mise en réseau des données informatiques concernant les jeunes fugueurs, ni d’ailleurs de données informatiques, ni d’informatique en fait, ni même de numérisation. Le monde était entre-deux. Il songea que quand même un scooter l’aurait bien arrangé.

Il savait que le train de marchandises en direction de Sedan marquait un arrêt de quelques minutes en gare de Charleville. Il avait appris à se faufiler sous les barrières et entre les wagons. Il repéra une porte encore grande ouverte et s’y engouffra, pendant que les ouvriers préposés au chargement tournaient le dos. Ah, les ouvriers, se dit-il fiévreusement… Il se lova entre deux sacs plaisamment odorants et attendit le départ. Qu’est-ce que c’était donc que ce parfum-là, douceâtre, très frais et un peu poivré ?

Le train s’ébranla et Art eut son explication : des carottes ! Tiens, des carottes ! Il avait déjà fait des trajets en compagnie de veaux morts, d’agneaux bêlants (une horreur) et d’oignons sadiquement lacrymogènes. Tandis que les carottes, c’était un compagnonnage de bon aloi. Il les caressait dans l’obscurité du wagon, elles avaient la peau plutôt douce, mais souvent des bouts un peu trop pointus avec des radicelles antipathiques. Certaines, bifides voire plus, évoquaient de terribles perversions. Il en mit quatre ou cinq dans sa gibecière, des bien dures, pour plus tard. Il y en avait aussi des monstrueuses, des tordues, des velues, qui lui en apprenaient long sur les caprices de la nature. Un frisson d’excitation lui parcourut l’échine. Il choisit une petite carotte bien jolie et l’éplucha à l’aveuglette avec son canif. Que c’était bon ! Elle était douce sous la langue, sucrée, presque juteuse et délicieusement croquante. Quelle fraîcheur ! Tant qu’il y était, il s’envoya le pain et le pâté, ainsi que la demi-bouteille de gros rouge. L’estomac bien calé, il eut d’abord envie de se préparer une pipe. Mais il eut une idée plus plaisante. Le bercement du train et les effluves printaniers, sans doute aussi le vin qu’il avait bu, lui donnaient des envies de câlins, d’indolence. Il éplucha deux carottes robustes et mit le gros bout de l’une tout entier dans sa bouche ; le petit bout de l’autre, soigneusement arrondi, dans l’autre orifice. Il appuya un peu, mais pas trop. En quelques coups de poignet, il accéda au plaisir. Il imaginait les filaments blancs sur les légumes rose orangé, les larmes opalines se frayant un chemin parmi les touffes vert tendre… Il s’endormit en tétant.

À la gare de Sedan, où il s’était déjà fait prendre une fois, il savait que la seule chose à faire, c’était d’aller vite. Il sauta comme un diable de sa boîte pendant que de nouveaux ouvriers déchargeaient (ah, les ouvriers), passa dans le dos d’un homme en bleu qui ne le vit même pas, sauta la haie modeste qui le séparait de la route. Quelqu’un l’interpella dans la bicoque du chef de gare, il y eut même un coup de sifflet, mais on n’essaya pas de lui courir après.

Il était encore très tôt, et il savait comment attraper la route de Metz. De la gare, ce n’était pas loin.

Une charrette passait, chose inusitée à cette heure plus que matinale. Il la héla (c’est tout de même plus poétique à dire que nos expressions modernes). Le conducteur était un blond moustachu d’une trentaine d’années, avec une ancre de marine tatouée sur le bras et un percement de perle anticipateur d’une modernité à venir sur la narine gauche. Art n’était pas bien sûr de savoir ce que cela voulait dire, mais il en tomba instantanément amoureux.

— Holà ho, fit l’adulte à ses chevaux qui hennirent.

Il agita son fouet en direction d’Art, qui était déjà subjugué.

— C’est-y que tu montes avec moi ? Je vais porter mes têtes et mes queues au marché de Metz, et je suis point trop en avance. Si tu m’accompagnes jusqu’au bout, alors figure-toi que j’aurai besoin d’un homme.

Art n’en croyait pas ses oreilles, stupéfait devant un tel coup de chance. Il en lâcha un pet d’amour.

— C’est que vois-tu, reprit l’autre, mon commis est malade, et je te jure qu’on n’est pas trop de deux pour porter les palettes.

Ce devait être une expression de branche, se dit Art au bord de l’extase. Il sauta auprès du charretier, étonné que ses jambes le portassent encore.

— Tiens, mets cette couverture sur toi et n’aie pas peur de t’appuyer contre moi si tu veux dormir, on se tiendra chaud mutuellement, lui dit l’homme.

Art lui passa les bras autour du cou ; l’autre se dégagea gentiment.
— Eh ! Je ne suis pas un cheval.

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Titre Rhin Beau
Auteur
Editeur Textes Gais
Langue FR
Date de publication 13/04/2014

Droits numériques

Ean EPUB 9782363079589
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