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Farceurs, polissons et paillards au Moyen Âge

éditeur : Editions Jean-Paul Gisserot
catégorie : Histoire moderne et contemporaine > Europe
date de publication :
délai de livraison : Immédiat (à partir de la date de publication)

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Résumé

Extrait

INTRODUCTION

« Je suis paillart, la paillarde me suit » déclare François Villon.

La notion de rire des histrions et des auteurs de farces, des polissons, des paillards, point commun de cette étude, est multiforme. Il existe une infinité de nuances entre le ricanement et le rictus de défi, le sourire narquois, le filet de rire, l’expression nerveuse aux réactions diffuses et incontrôlées, l’éclat de joie, le rire gros et gras d’un corps de garde ou des participants à une beuverie. La morale sociale, l’éducation conduisent soit à cacher les sentiments et les émotions, soit à les extérioriser brièvement, soit à donner libre cours à leur expression.

Le Moyen Âge finissant est l’époque de la guerre de Cent ans, des disettes et des famines, de la peste noire de 1349 et de ses résurgences, des révoltes populaires, des difficultés agraires, financières, politiques. Ce temps de souffrances et de larmes a été abondamment décrit dans les chroniques et dans les suppliques des fermiers et des contribuables.

Malgré tout, cette longue période n’ignore pas de courts instants de plaisir, de brèves joyeusetés individuelles et surtout collectives. Les écrits évoquent alors la modesta hilaritas, les risées pour esbatre de l’homo ludens, le ris ou la risée mesuré d’un prédicateur ou d’un auteur d’exempla ou de modèles de vies de saints. Les moments favorables aux manifestations de sociabilité autorisent la rigolade, émanation du bas ventre, du vulgaire qui permettent de s’esbanoier (d’avoir du plaisir).

La verve s’échelonne du mince filet de sosrire malicieux, retenu ou compassé, d’intellectuel, du rire satirique souvent cruel et très critique à la franche gauloiserie d’une bande de joyeux drilles, mystifiant un benêt tout ébaudi, de jongleurs désabusés, d’un clerc errant ou goliard, aussi persifleur qu’un geai disait Sébastien Brant dans son maître livre la Nef des Fous (p. 146).

Contrairement à une idée longtemps admise, développée notamment par M. Bakhtine, il n’y a pas forcément deux cultures opposées : une savante, celle du sourire, du comique de situation, de la satire et des mots d’esprit, réservée à l’élite cléricale et à quelques familles nobles et bourgeoises instruites dans les universités, et une autre populaire et populacière où la vulgarité du vocabulaire et des faits rapportés donne matière à un rire gras. Les rires sont plutôt le fruit d’une interaction entre ces deux cultures contradictoires en apparence, d’une fusion entre la joie et la tristesse, le résultat d’expressions qui peuvent s’avérer ambigües quand on analyse certains spectacles comme le carnaval, les usages associés au mariage avec le charivari, les formes de libération des mœurs et l’inversion des rites avec les parodies des fêtes des fous.

Les miroirs du temps jadis sont à l’image du sujet : nombreux, dispersés et complexes.

« Béni soit le savoir courtois

Qui toujours vient à mon secours »

(Raimon de Miraval vers 1190).

Une étude du ris se nourrit d’anecdotes plus ou moins authentiques, d’une enfilade de gags, de poésies en idiomes vernaculaires, de fabliaux qualifiés de contes pour rire, d’exempla ou modèles de vies de saints à l’usage des prêtres. Ces œuvres supposent une sévère analyse critique et beaucoup de réserves ont été formulées par les spécialistes de la littérature médiévale sur un comique de mots, de situation, de dérision. (P. Ménard).

La plupart des romans courtois de la période féodale précédente des XIIe et XIIIe siècles, laissent, dans la phraséologie propre à leur temps, davantage une impression de profonde mélancolie que de divertissement ; le regret domine plus les propos des chantres de la fine amor, du parfait amour sublimé que la satisfaction d’une réussite fugace, prêtant à rire.

Faire un ris a sa place dans les belles chansons, en langue « vulgaire », des poètes de Langue d’oïl et de Langue d’oc du XIIe et XIIIe siècles, dans les œuvres lyriques d’une étonnante sensibilité qu’on nomme cansos (cansons, canzoni), sirventès dans le Midi, et qui mettent à mal les seules femmes adultères de la haute société qualifiées de putas ou leurs sots de maris débauchés et cornards. S’il est absent et remplacé par le pathétique dans les vies de saints dont la souffrance ne suscite guère la joie, il n’est pas sans intérêt de rappeler qu’un expression moqueuse et ironique peut affleurer dans un mystère de passion, dans un sermon, dans la littérature d’inspiration religieuse.

Le public ou le lecteur de la fin du Moyen Âge préfère le comique de répétition, la satire, les sotties, les fabliaux, les farces qui mystifient et bernent les sot, les mystères aux romans de la Table Ronde. On retiendra en priorité des extraits de petites comédies drôlatiques, voire parodiques, où la tromperie est érigée en art, débouchant éventuellement sur une maxime finale moralisatrice et formant le répertoire d’une quarantaine de titres d’un théâtre du rire différent du théâtre sérieux. S’y associe, pour la plus grande satisfaction du public d’antan, un corpus d’aventures de 130 fabliaux de la fin XIIe au début XIVe siècle, concernant plus la France du Nord que le sud de la Loire. On tiendra compte aussi des historiettes anonymes comme les Cent Nouvelles nouvelles de Philippe de Vigneulles, qu’on pense d’origine bourguignonne ou des poèmes goliardesques, longtemps trop érotiques pour être publiés dans leur intégralité, des sotties ou propos attribués à des sots. Les aventures extraconjugales, les histoires de marchands, de moines, de fous … que le lecteur prend de prime abord pour de la misogynie ou de la gaudriole de bas étage sur le destin d’un couple et sur le sexe le sont beaucoup moins à la réflexion quand on se reporte aux réalités familiales et matérielles de l’époque. Malgré l’abondance des renseignements que ces écrits apportent sur la vie quotidienne des citadins, on fera néanmoins observer avec M. T. Lorcin puis P. Ménard qu’il est prudent de se souvenir qu’ils ne contiennent qu’une image partielle et déformée de la réalité et que le souci du divertissement peut quelquefois induire en erreur, s’écarter de la réalité, conduire à des généralités abusives sur le couple, le rôle des parents et la solidité du mariage chrétien.

Les textes de la littérature dite « classique » comme le roman de Renart (Renard), les histoires, les poèmes, les fictions théâtrales ou les fictions de grands écrivains, d’Adam de La Halle, de Rutebeuf à Villon et au champenois Guillame Coquillart sous Louis XII constituent aussi un important fond documentaire pour la période que nous étudions avec les réserves qui s’imposent et qui seront rappelées au moment opportun. On y ajoutera des passages de chroniques comme le récit de Joinville sur un Saint Louis facétieux, des sermons de prédicateurs courroucés par le laisser-aller général ou raillant les mœurs de leur auditoire, des accusations propagées par la rumeur ou bruyct, des enquêtes policières, des textes législatifs. Certains articles des chartes de privilèges urbains, de coutumiers, des propos rapportés ou consignés dans les archives municipales méritent d’être confrontés avec la documentation officielle et la réalité.

À défaut d’une pléthore de jeux langagiers littéraires ou de narrations à coup sûr comiques, le rire provient aussi de l’usage d’une langue expressive, de mots savoureux en vieux français ou en patois (Auvergne, Savoie), annonciateurs de la langue de Rabelais, utilisés partout et qui ont perduré, ou sont restés d’un usage régional, du jargon employé, le jobelin de Villon ou l’argot d’une fillette amoureuse et de son houlier. L’aspect pittoresque du vocabulaire parémiologique (des proverbes), l’usage de surnoms ironiques tel que Torchepot pour un valet de cuisine ou La Goulue, le recours aux jurons et aux injures permettaient à l’homme médiéval de soi esbanoier, de s’esbaudir à peu de frais, de profiter d’un moment de détente dans une vie de labeur difficile. L’art supporte aussi volontiers la caricature, le comique à commencer par les sculptures sur bois de maisons de notable (la maison Adam à Angers, les demeures de Morlaix), des miniatures particulièrement expressives en attendant les œuvres de Bruegel.

Le langage polysémique du rire est la desmontrance de la joie ou de la dérision.

Il n’est pas inutile de rappeler que le comportement des individus de ces époques lointaines, où la brutalité est à fleur de peau, est différent de celui d’un être civilisé et policé du XXIe siècle. Encore primitif à bien des égards, souvent extraverti dans son attitude, dans ses manifestations, dans ses réactions, l’homme du Moyen Âge extériorise volontiers ses sentiments, est d’un naturel impulsif et excessif. Ses réactions émotives, les soupirs, les larmes, les cris, les joies souvent imprévisibles, excluent, dans la plupart des cas, toute pudeur, toute vergogne. Son visage passe, sans coup férir, de la colère qui irradie sur son visage, de la rage momentanée ou de la haine durable aux manifestations inverses, les plus touchantes, d’amitié en bonne compaignie, de fraternité au combat, de courtoisie dans ses rapports avec les femmes, de tendresse en famille. Le pire des forbans, pilleur effronté d’églises, auteur de massacres épouvantables et de viols, incapable de réfréner ses colères, est le même individu qui s’effondre en pleurant sur le tombeau d’un ami ou de sa bien aimée, le même qui manifeste sa tendresse ou qui rit de bon cœur. Le rire que nous évoquerons dans cet ouvrage s’inscrit dans cet univers émotionnel surprenant qui accorde tant de place aux manifestations physiologiques extérieures.

Le corpus de sources dispersées, permet de rencontrer des farceurs de profession ou involontaires, de jeunes connards, de prétendus sots ou fous, des polissons, des sirops des rues et des lescheurs en taverne, des clients des étuves et d’autres encore, exprimant davantage leur joie que la haine ou la souffrance, même si ces expressions contradictoires peuvent fort bien se succéder, à faible distance, dans un même récit. Le rire de gens de tous les milieux, des élites nobiliaires et bourgeoises aux marginaux, dont nous allons étudier les mobiles et les effets, est polymorphe. Le sujet choisi ici prédispose à mettre l’accent sur celui que ses dénonciateurs, qualifient de gras, de gros, de vulgaire dans le sens de populaire, voire de salace. On a parlé dans ce dernier cas d’émanation du bas du ventre, d’histoires de fesses , au mieux de propos épicuriens de bas niveau et de citer des expressions triviales sur lesquelles il conviendra de faire des réserves.

Mais cette forme d’expression humoristique qui « de joie prist à rire » n’est pas exclusive. Le rare sourire (sosrire) à peine esquissé sur les lèvres et « qui ne passe pas le bout des dents » d’une peinture ou d’une statue, le rire « sous cape ou sous chaperon » d’un amateur de bons mots, d’un musart (libertin), le rire ironique et grinçant « du coin des dents » d’un péteux se pratiquent sans doute plus à la cour, dans les salles de réception, dans les chambres huppées, sous les courtines du lit à baldaquin des résidences nobles et bourgeoises, que dans le monde de la rue. Là, le rire à gorge déployée est inséparable des manifestations bruyantes et de la cacophonie débridée d’un jour de fête. Les cycles festifs de carnaval-carême, les moments de beuveries, de réjouissances profanes sont plutôt l’expression d’une joie irrésistible, sans retenues, sans vergogne, à gorge déployée, de tout cœur, celle qui semble négliger le proverbe « tel rit au matin, qui au soir pleure ».

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Informations

Titre Farceurs, polissons et paillards au Moyen Âge
Auteur
Editeur Editions Jean-Paul Gisserot
Langue FR
Date de publication 01/03/2012

Droits numériques

Ean EPUB 9782755803891
Type de protection Adobe DRM
Ean papier 9782755801767
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