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À la soupe

éditeur : Imago
catégorie : Poésie, Théâtre et Correspondance > Théâtre
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Résumé

Extrait

DÉCOR

Le décor n’a pas besoin d’être réaliste. La scène représente, côté cour, un appartement d’un grand ensemble moderne et, côté jardin, le bureau d’une entreprise. L’avant-scène est, selon les cas, une rue, un couloir, un jardin public, etc. Un mur imaginaire sépare les différents espaces intérieurs des spectateurs. Les décors ne concerneront que les actions au présent, et on n’en tiendra pas compte pour les scènes du passé.

On entend sonner la cloche d’une église. Le rideau se lève et découvre l’intérieur d’un appartement. La cloche sonne toujours et Sang-Bòm sort de sa chambre en bâillant, il est torse nu, en pantalon, veste de pyjama sur l’épaule. Après s’être frotté les yeux, il écarte le rideau de la fenêtre. Un rayon de soleil matinal pénètre. Il se masse les épaules et les reins, on dirait qu’il souffre de douleurs bien précoces pour son âge, trente et un ans. Il ramasse ensuite des magazines éparpillés un peu partout, sur le fauteuil, par terre. Enfin, il s’avance au premier plan, et là, il s’adresse directement aux spectateurs.

KIM SANG-BÒM : Aujourd’hui, on est dimanche, c’est le matin, et moi, Sang-Bòm, je suis complètement crevé, vu que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Pas parce que j’aurais des gros soucis, non. Ni parce que je serais allé picoler hier avec mes collègues, comme ils le font tous les samedis soir. Non, c’est juste à cause de ça, de ces magazines. Des magazines américains, que j’ai payés deux cents wons, dans la ruelle, là-bas, derrière la banque Ch’onil. Comme c’est tout écrit en anglais, je comprends rien au texte, évidemment. À l’université , qu’est-ce que j’étais nul en anglais ! Mais la vérité, vu comment je me sens le don des langues, c’est que tout ça, c’est la faute aux profs et à leurs méthodes, forcément. Enfin, c’est ce que je me dis, ça peut pas venir de moi, pas vrai ?

La vérité, c’est que, si je n’ai pas pu fermer l’œil, c’est à cause de ces photos, là, plein les magazines. Rien que des jeunes filles toutes nues, des photos bien séduisantes… qui vous enflamment gentiment… l’imagination. Moi, rien qu’une photo, je peux rester devant à rêver pendant je ne sais pas combien de temps… Et voilà les heures qui passent, et moi qui reste comme ça, toute la nuit, à contempler des images, jusqu’à ce que le coq et les marchands ambulants de pâte de soja poussent leurs cris matinaux, et que le camion de la voirie s’arrête en bas pour emporter dans sa benne les poubelles de l’immeuble et les femmes de mes rêves. ( Il bâille.) Voilà tout ce qu’il m’en reste, un bâillement.

Quand même, il faut que je vous explique pourquoi j’ai acheté ces magazines. Hier, comme c’était samedi, j’avais décidé d’aller au cinéma. Mais le vrai plaisir, c’est quand on le partage, et pour un homme, avec une femme. Si le bon Dieu a créé l’homme et la femme, il avait sûrement une idée derrière la tête, non ? Bref, au cinéma, tout le monde était en couple, sauf moi, tout seul dans mon coin. Personne pour me tenir compagnie. En plus, le film, c’était une histoire d’amour, mais alors genre torride. En sortant, je me suis senti encore plus seul. Je me suis baladé à Jongno, c’est un quartier animé. Là, perdu dans la foule, caché au milieu des gens, j’ai reluqué en sournois les visages et les corps de toutes ces jeunes femmes qui entraient et sortaient des boutiques. Et pour finir, voilà, je suis allé m’acheter ces magazines américains, dans la ruelle derrière la banque Ch’onil, avant de rentrer. Résultat, je n’ai pas pu empêcher mon imagination de cavaler de photo en photo jusqu’à l’aube.

( Il se retourne vers la chambre.) Je suis toujours vieux garçon. Je sais bien qu’il n’y a pas de quoi se vanter. Pourtant, ce n’est pas de ma faute. Je n’ai pratiquement jamais l’occasion de rencontrer des femmes, et puis, de toute manière, je n’aurais pas le courage de leur adresser la parole. Résultat, je n’ai plus qu’à m’acheter des magazines comme ça. Enfin, c’est pas tant les occasions, le problème, c’est surtout le courage. Tenez, par exemple, prenez mademoiselle Pak Yong-Ja, qui habite au quatrième…

Yong-Ja entre côté cour, portant un pot de kimchi, et frappe à une porte imaginaire. Sang-Bòm lui ouvre.

PAK YONG-JA : Bonjour, monsieur !

KIM SANG-BÒM : Bonjour…

Ils ont l’air aussi gêné l’un que l’autre.

PAK YONG-JA : Je… Je suis venue vous apporter du kimchi… Comme vous vivez seul… Ma mère m’a demandé de vous en apporter…

KIM SANG-BÒM : Ah… Mais votre mère, je la connais ?

PAK YONG-JA : Voyons ! On habite juste au-dessus, appartement 43 ! Je m’appelle Pak Yong-Ja.

KIM SANG-BÒM : Ah oui, je vous remets, maintenant. Moi, c’est Kim Sang-Bòm. Je vous ai vue au temple protestant. Vous êtes dans la chorale, non ?

PAK YONG-JA : Oui, moi aussi, je vous ai vu là-bas. Voilà, tenez, le kimchi.

KIM SANG-BÒM : ( Il le prend, ne sait pas quoi en faire.) Ah, je suis gêné…

PAK YONG-JA : Le temps est superbe, aujourd’hui. Un vrai temps d’automne.

KIM SANG-BÒM : Oui, c’est bien vrai. Le ciel risque de se couvrir un peu cette après-midi, mais ce matin, il fait très beau. C’est à cause des hautes pressions venues de Mongolie…

PAK YONG-JA : Bon, je vais y aller…

KIM SANG-BÒM : Ah bon ? ( Elle s’en va.) Euh… oui… Je vais me régaler !

À nouveau, il se met face aux spectateurs.

Voilà, ça s’est passé comme ça… Les hautes pressions venues de Mongolie, je vous demande un peu ! Moi, je lui parlais de la météo, c’était juste pour l’inviter à rentrer chez moi, histoire de continuer à causer. Pourquoi faut-il qu’on entame toutes les conversations entre un homme et une femme par des phrases du genre « qu’est-ce qu’il fait beau », ou « vous avez l’heure ? » Je dois bien reconnaître que tous les jeux et les dialogues que je me suis inventés avec les photos, quand on se retrouve devant une femme en vrai, ça ne tient pas. Enfin, toujours est-il que grâce à cette jeune demoiselle Pak Yong-Ja qui habite l’appartement 43, je me récupère un pot de kimchi par semaine. Tiens, il est presque onze heures. Il faut que j’aille au temple.

Il finit de s’habiller et se peigne.

Juste derrière l’immeuble, il y a un temple protestant. C’était le mois dernier, je m’ennuyais à un point ! Pourquoi est-ce que je m’ennuie comme ça le dimanche ? Bref, je m’ennuyais tellement que je suis rentré dans ce temple. Il faut dire que les voix des filles de la chorale qui s’en échappaient étaient bien agréables à entendre. Donc je suis rentré comme ça, juste pour voir comment elles étaient, ces filles. Je me suis assis au fond, et c’est comme ça que j’ai pris l’habitude d’aller m’installer là-bas pour reluquer les visages et les corps des jeunes filles de la chorale, et puis tant qu’à faire, de mes voisines. Et là, figurez-vous qu’un jour, dans ce temple, qui je rencontre, mon patron.

Incroyable, il est Doyen de cette communauté presbytérienne ! Alors c’est donc vrai, que la religion et l’argent marchent toujours ensemble ? Il a été très aimable. Il m’a même présenté comme un employé modèle de sa société. C’est comme ça que je suis devenu croyant malgré moi. Je n’avais pas le choix. Ma petite activité de reluquage de filles s’était métamorphosée en Devoir Sacré. Le patron m’a demandé si j’étais assidu, je lui ai répondu que je ne manquais pas de venir de temps en temps. Alors il m’a dit que c’était tous les dimanches, qu’il fallait venir. J’étais bien coincé. Moi, je lui dois tout. C’est lui qui m’a fait passer du statut de vacataire à celui de titulaire. Dans de drôles de circonstances, d’ailleurs…

Il tire un mouchoir en papier de sa poche arrière.

Tout est parti d’un simple mouchoir en papier, un truc pour se moucher, mais aussi, pourquoi pas, se torcher…

L’éclairage découvre un bureau d’entreprise. Bæ Young-Min, le chef comptable, s’installe au grand bureau et ouvre son journal. Sang-Bòm s’assoit au petit bureau et vérifie le livre de comptes à l’aide de son boulier.

BÆ YOUNG-MIN : Eh, Kim ! Tu me passes une cigarette ?

KIM SANG-BÒM : Pardon ? Une cigarette ? Je ne fume pas.

BÆ YOUNG-MIN : Il y en a là-bas. Apporte-m’en une.

KIM SANG-BÒM : Bien.

Sang-Bòm se lève et va chercher une cigarette qu’il dépose sur la table de Young-Min, qui la prend et l’allume avec son briquet en prenant des poses prétentieuses.

BÆ YOUNG-MIN : C’est pas parce que tu ne fumes pas qu’il ne faut pas offrir de cigarettes aux fumeurs.

KIM SANG-BÒM : Je vais tâcher de m’en souvenir.

BÆ YOUNG-MIN : Et moi, comment je m’appelle ?

KIM SANG-BÒM : Bæ. Vous êtes le chef comptable Bæ.

BÆ YOUNG-MIN : Ha ! C’est pas parce que tu n’es que vacataire que tu dois ignorer comment s’appelle ton supérieur ! Mon nom complet, c’est Bæ Young-Min.

KIM SANG-BÒM : Je saurai m’en souvenir.

BÆ YOUNG-MIN : Estime-toi heureux que je ne te flanque pas une sanction, vu ?

KIM SANG-BÒM : ( Un temps.) Ah… Votre service militaire, vous l’avez fait sur la longue durée, non ?

BÆ YOUNG-MIN : Affirmatif. Capitaine, que j’en suis sorti.

Sang-Bòm continue son travail. Après quelques instants, Sung A-Mi sort du bureau du patron. Young-Min se lève à demi pour la saluer.

SUNG A-MI : ( Elle se laisse tomber sur le canapé.) L’ambiance est glaciale…

BÆ YOUNG-MIN : Pourquoi ?

SUNG A-MI : Le commissariat de Jongno a appelé. Des gars de chez nous ont déclenché une bagarre dans un bar. Vitres cassées, tables renversées… une horreur, je vous dis pas. Le patron va convoquer le chef du personnel.

BÆ YOUNG-MIN : Avec ça que le patron est Doyen du temple…

SUNG A-MI : Oui, la honte, pour lui. Mais dites-moi, chef comptable Bæ, vous n’y étiez pas, vous, au pot, hier soir ?

BÆ YOUNG-MIN : Si, mais je suis rentré chez moi en tout début de soirée. ( La porte s’ouvre d’un coup et le patron apparaît, furieux, muet. Il hésite un instant, et puis traverse le bureau et disparaît.) Il va aux toilettes. Quand il est en colère, il va toujours aux toilettes.

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Titre À la soupe
Auteur
Editeur Imago
Langue FR
Date de publication 01/01/2010

Droits numériques

Ean EPUB 9782849525005
Type de protection Adobe DRM
Ean PDF 9782849521373
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Ean papier 9782849520857
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