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Imaginaires du vent

éditeur : Imago
catégorie : Sciences humaines et sociales > Linguistique et Lettres
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Résumé

Extrait

LA TEMPÊTE DANS LES DEUX PRÉFACES DU CONTRE SYMMAQUE DE PRUDENCE

LAURENCE GOSSEREZ

La tempête est un topos ancien de l’épopée, depuis Homère, Lucrèce, Virgile. À la fin du IVe siècle, le poète latin chrétien Prudence en donne une version biblique dans les deux préfaces du Contre Symmaque. L’une contient un épisode des Actes des apôtres, le naufrage de saint Paul sur les côtes de Malte (S. I, Praef. 7 sqq. ; Act. 27, 14-28,1) ; l’autre une paraphrase évangélique racontant la marche miraculeuse du Christ sur les flots (S. II, Praef. ; Matt.14, 23-32). Ces deux tableaux lyriques de tempêtes, composés en vers logaédiques, forment d’étranges préfaces aux deux livres du Contre Symmaque, qui est une épopée didactique et un pamphlet contre le paganisme. Leur signification a souvent paru problématique.

La préface du premier livre introduit des transformations importantes dans le récit du naufrage de saint Paul à proximité de l’île de Malte. Selon les Actes des apôtres, la tempête dure quatorze jours et quatorze nuits, pendant lesquels le navire dérive. Un ange apparaît à saint Paul pour le rassurer. La quatorzième nuit, le vaisseau chavire. Et les passagers gagnent le bord à la nage, en s’accrochant à des planches. Prudence supprime les détails techniques et ne précise pas la durée exacte de la tempête. Il ne mentionne pas l’ange, mais fait intervenir Dieu qui apaise soudain les vents. Un seul personnage, saint Paul, se détache au milieu d’un groupe de rameurs. Car le bateau reste intact dans la version de Prudence. Et la barque de Paul entre au port en glissant sur les flots, par calme plat. Le naufrage a été complètement supprimé ; certains éléments, ajoutés : un port, une barque, des rameurs. On peut se demander pourquoi Prudence, qui connaissait parfaitement le texte sacré, et dont la piété n’est pas en cause, a procédé à ces modifications surprenantes.

Remarquons d’abord que la conception antique de la paraphrase n’était pas la nôtre. Elle ne consistait pas à reproduire exactement le texte sacré, mais en donnait une interprétation. Ici, Virgile a servi de modèle principal. La coloration virgilienne des expressions « entraîné par de noirs tourbillons » (actus turbinibus nigerrimis, S. I Praef.7 ; En. 11, 596 ; G.1, 320), l’adjectif hibernum pour évoquer les tempêtes en mer, hibernum pelagus, (S. I praef. 8 ; cf. Virg. G. 4, 235 hibernas undas ; En. 7, 719), l’évocation des averses glacées empruntée aux Géorgiques (S. I, 14 pluuio frigore ; G. 3, 279), la dénomination du vent du Notus, l’épithète composée, « briseur de navire », nauifragi, confèrent un style épique au récit scripturaire. Emanuele Rapisarda, puis Vicenz Buchheit, ont relevé l’analogie de situation entre Paul et le Troyen Énée dans le premier livre de l’Enéide (I, 81-179). Tous deux, détournés momentanément de leur route, ont la même destination finale, l’Italie. Dieu apaise les vents comme Neptune calme la tempête ; et dans les deux récits, les voyageurs épuisés parviennent à un port naturel, ils allument un feu sur le rivage (S. I Praef. 12 sqq. ; Verg. En. I, 159). Le port et les rameurs du vers 14 pourraient donc bien être un souvenir des Troyens abordant sur les côtes de Libye (En. I, 182).

Néanmoins, l’allusion reste diffuse ; on ne relève pas d’emprunt littéral étendu. Le texte renvoie également à une autre tempête provoquée par le vent Notus au livre III de l’Enéide (En. III, 192-199). Prudence en réemploie les mots notus, ratis, caeruleus, gurges, (S. I Praef. 8, 10 ; En. III, 192, 194, 197), mais les redistribue différemment. Le récit épique, miniaturisé sous forme d’exemple édifiant, se réduit à un épyllion. Il prend l’aspect d’un de ces médaillons poétiques, chers à la poésie hellénistique. Cette forme convenait au goût de l’auditoire lettré, l’aristocratie romaine à laquelle s’adresse l’auteur. Cependant le poète obéit moins à des critères littéraires qu’à des impératifs moraux et exégétiques. Il amorce une méditation étroitement liée au reste de l’œuvre.

Les modifications du récit scripturaire renforcent en effet la cohérence du Contre Symmaque : elles accentuent la symétrie entre la première préface dédiée à saint Paul, et la seconde, consacrée à saint Pierre marchant sur les eaux à la suite du Christ, au début du second livre. Paraphrasant cette fois l’Évangile de Matthieu (15, 22 sqq), Prudence y développe particulièrement la description de la tempête, alors que l’Évangile ne mentionne que brièvement la force du vent sur le lac de Tibériade. Le poète évoque d’abord le ciel rouge au coucher du soleil (3-4), puis la montée du vent nocturne, la mer bouleversée jusqu’au fond, la barque secouée et ballottée, le dos boursouflé des vagues (43), et enfin les cris, les pleurs, les hurlements des matelots (11), et le grincement des câbles (13). Rivalisant avec Juvencus (III, 93-132), Prudence décrit surtout les mouvements et les sons qui traduisent la violence invisible du vent dans la nuit. Ces variations font écho à l’évocation des tourbillons dans la première préface : turbinibus (7), gurgitis (10). Là encore, les expressions viennent de Virgile.

Les deux tempêtes forment un diptyque, une double hypotypose : ce sont deux scènes nocturnes, traitées en médaillon alexandrin, puis assorties d’un commentaire exégétique ; le poète y représente chaque fois dans les mêmes termes une barque menée par un apôtre, et ballottée par les flots (Praef. S. I, 8 : rate ; Praef. S. II, 10 : ratem). Le Christ Dieu sauve chaque fois son serviteur d’un geste de sa main droite (dextra, Praef. S. I, 11 & Praef. S. II, 41). Cette symétrie invite à tirer une leçon analogue des deux épisodes. Dans les deux cas, l’effacement des repères temporels et géographiques donne une portée générale aux paraphrases scripturaires. Aucun nom propre ne relève l’exotisme de l’épisode maltais. Et dans la seconde préface, Prudence ne nomme pas le lac de Tibériade, l’adverbe forte introduit la narration in medias res. Les péricopes prennent ainsi une valeur exemplaire. Les traits individuels des personnages s’estompent, si bien que les deux récits stylisés fonctionnent l’un par rapport à l’autre comme des miroirs : le second pouvant apparaître à la fois comme une préfiguration ou comme une suite du premier. Mais, dans le poème, l’ordre chronologique est inversé, et la tempête la plus ancienne comparée aux luttes les plus récentes contre le paganisme ; l’épisode maltais symbolise en effet l’histoire de l’Église naissante, les persécutions, tandis que la marche sur l’eau renvoie aux luttes contemporaines contre Symmaque.

Le navire est personnifié, animé par la frayeur et l’espoir, il s’identifie à la communauté des chrétiens. La métaphore de la barque au vers 46 (S. I, Praef. 46, ratis sapientiae), reprise aux vers 59-60 par les termes synonymes « vaisseau catholique » (catholicam puppem), ne laisse aucun doute sur la signification ecclésiale de l’image. Prudence reprend une métaphore inaugurée par Tertullien qui, le premier, a fait du navire un symbole explicite de l’Église, « secouée sur la mer du monde par les persécutions et les tentations » (De Baptismo, XII, 8).

C’est dans ce cadre que les consonances virgiliennes prennent tout leur sens : à l’époque de Prudence, la cohésion religieuse et l’unité politique de l’Empire romain sont étroitement liées, puisque le christianisme a été proclamé religion d’État. Le navire est une métaphore traditionnelle de l’État; et l’image de la tempête souvent associée au thème de la guerre civile. Ainsi, dans la Pharsale, Lucain compare César à l’ouragan (I, 151-157 ; III, 362-365). Si, comme il est probable, la rédaction des deux livres du Contre Symmaque se situe en l’année 402, ce thème était particulièrement d’actualité car, devant le péril barbare, les Romains s’étaient divisés ; Alaric, roi des Goths ariens, avait envahi la Cisalpine à la fin de l’année 401 ; et les derniers païens rendaient les chrétiens responsables de la défaite, comme en témoigne par exemple l’épigramme de Claudien Contre Jacob (carm. Min. 50). Cette agressivité recrudescente des païens, à Rome, était vraisemblablement alimentée par certains écrits plus anciens du préfet Symmaque, comme la Relatio 3, qui continuait sans doute de circuler. La victoire des armées romaines à Pollentia, le 6 avril 402, ne sauvera que provisoirement Rome qui tombera huit ans plus tard (en 410). Mais, en 402, Prudence pouvait encore espérer la survie de l’Empire ; et il luttait contre la persistance du polythéisme parce qu’elle portait en elle-même les germes d’une dissolution de l’État.

La référence à l’Enéide entre dans la captatio beneuolentiae adaptée au public romain. Prudence reprend l’idée virgilienne d’un ordre divin dépassant l’individu, et récupère le thème augustéen du héros guidant la Rome éternelle. La nef de l’État protégée par le Christ porte une espérance d’universalité (catholique, au sens étymologique) qui inclut tous les peuples de l’Empire dans une perspective providentialiste. Héros civilisateur et fondateur, saint Paul se substitue à Énée dans la constitution d’un peuple unique, né, non plus du mélange des Latins et des Troyens, mais de l’assimilation des Romains païens et des barbares convertis. Le mythe augustéen de Roma aeterna, intégrant le thème archaïque du synœcisme fondateur, est ainsi réinterprété. Et par ailleurs, la double figure de Paul et de Pierre s’appuie sur le schème archaïque des jumeaux Romulus et Rémus, comme fondateurs tutélaires, garants de l’unité nationale. Les apôtres prennent la stature de héros stoïciens. Au milieu des cris pathétiques de ses compagnons blêmes de peur, Pierre est le seul à ne pas trembler (S. II, Praef., 23-27) : hyperbole héroïque, qui modifie l’Évangile, et fait pendant au courage de Paul, intrépide lorsque la vipère le pique, tel Caton attaqué par les serpents dans le désert de Lybie. Ces deux figures liminaires de chefs en philosophes fermes dans la tempête pouvaient plaire au public latin.

La leçon politique et parénétique prend en outre une dimension cosmique. Prudence explique dans l’Hamartigénie que toutes les catastrophes naturelles sont causées par le déséquilibre du monde qui suit le péché originel ; la tempête, conçue comme une rupture du pacte universel, a partie liée avec le diable ; Prudence y représente le diable lui-même en Eole (H. 531-532), suivant une exégèse de l’Evangile qui remonte à Origène.

Or Symmaque apparaît ici comme une personnification de l’orage. « Il bondit, il frémit, il tonne. C’est comme une mer qui se gonfle » (S. II Praef, 57). Et la métaphore fusionne avec le symbole biblique du serpent, dont la morsure venimeuse s’identifie au souffle de sa bouche éloquente. Cette analogie fait de lui une émanation de Satan. Le nom de Symmaque n’a donc pas uniquement un sens historique ; comme son étymologie grecque l’indique, il désigne l’Adversaire par excellence, le Démon (Paul, II Thess. 2, 3). Il est le vent contraire engendré par la Nuit comme la Discorde dans la Théogonie d’Hésiode, et s’assimile aux démons de l’air mentionnés par saint Paul (Paul, Eph. 6, 12 ; Ph. 2, 10 ; 2, 2). Les deux descriptions de tempêtes constituent ainsi une double allégorie de la lutte métaphysique contre le Mal. Leur rythme accéléré, kata stichon, traduit l’intensité dramatique du combat.

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Titre Imaginaires du vent
Auteur
Editeur Imago
Langue FR
Date de publication 01/01/2003

Droits numériques

Ean EPUB 9782849525326
Type de protection Adobe DRM
Ean papier 9782911416873
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