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Le mort aventureux

éditeur : Imago
catégorie : Romans et nouvelles
date de publication :
délai de livraison : Immédiat (à partir de la date de publication)

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Résumé

Extrait

I

Ma mort

Le 15 avril 1994, le téléphone sonna dans ma chambre à neuf heures, comme d’habitude. Dans la résidence où j’habitais, nous disposions de tous les services : un concierge qui assurait aussi le réveil téléphonique et un jeune médecin sympathique, dont le cabinet se trouvait au rez-de-chaussée. Je sortis de ma torpeur, voulus me lever et eus la surprise de ma vie : je me retrouvai debout près de mon corps inerte, je me dédoublai. Interloqué, je saisis le combiné mais fus incapable de le soulever. Je me penchai sur moi sans comprendre et crus que je rêvais. Un certain temps s’écoula avant que ne surgisse le concierge qui, n’ayant pas entendu ma voix au bout du fil, entra avec son passe, sachant bien qu’il faut s’attendre à tout avec les personnes âgées. Il approcha de mon lit, m’examina, prit mon poignet, le laissa retomber et appela le docteur Calmet qui le rejoignit aussitôt. Il posa son doigt sur mon cou puis saisit son stéthoscope, le plaça sur ma poitrine, l’ôta, se redressa, tira le drap sur mon visage et dit : « Infarctus. Il est mort depuis une ou deux heures. A-t-il de la famille ? » Le concierge répondit que non et tous deux quittèrent ma chambre.

Imaginez ma stupeur ! J’aurais voulu protester mais aucun son ne quitta ma gorge. De plus, j’étais vexé car il aurait dû utiliser une formule sympathique et ancienne : Exitus, mais les médecins d’aujourd’hui n’ont pas fait leurs humanités ! De mon temps, on apprenait grec et latin, même quand on se destinait à une carrière médicale. En fait, tout ce que je disais était un langage intérieur et inaudible. Ce qui me frappa le plus, ce fut de passer totalement inaperçu. Il y avait là un mystère qui s’éclaircit plus tard… J’aurais voulu que la mort me frappe au milieu d’un grand repas et qu’on m’enterre sous la nappe. Pour l’instant, il était franchement désagréable de se voir en gisant : c’est impressionnant et on dirait qu’on veille un être cher. Je me secouais, tentais de me persuader que ce n’était qu’un cauchemar, la suite des événements me prouva que non.

Je passe sur la visite des croques-morts, dont la profession ne connaît pas de morte saison contrairement à la vente des cocardes du 14 Juillet. Ils se nomment eux-mêmes pompeusement « thanatologues » mais les vivants sont bien heureux de les trouver en ces circonstances. Malgré la présence de mes trois plus vieux amis, les employés des PFG — Pompes funèbres générales pour les profanes — me traitèrent comme une marchandise : emballez, c’est pesé ! La mise en bière ne leur prit guère de temps et tout alla très vite. Je partis les pieds devant, comme il est de règle, et nous descendîmes. Je passe sur les commentaires des croques-morts, heureux de voir qu’ils pouvaient utiliser l’ascenseur — dame, on n’est plus très jeune ! —, puis on me plaça dans un break CX Citroën, propre et orné de couronnes du plus bel effet, et nous voilà partis pour Saint-Fiacre, suivis par d’autres véhicules transportant les invités. Je me félicitai de m’être occupé de mes funérailles de mon vivant, signant un contrat vanté par une publicité qui disait en substance : Mourez, nous ferons le reste, et, malgré moi, je pensai à la chanson de Georges Brassens sur les petits corbillards d’antan, qui me semblait d’une brûlante actualité…

Le trajet ne fut ni très long ni désagréable, moi allongé dans la bière et non assis à côté du chauffeur à la place du mort ! A ce moment-là, je ne pouvais m’éloigner de mon corps de plus d’un mètre ou deux, sinon je le réintégrais de force. Tout au long de ce dernier voyage, je ne cessais de me dire : « Tu vas te réveiller ! On n’assiste pas à ses propres funérailles, sauf dans les films d’espionnage. » Pourtant, tout se déroulait selon la coutume et je fus content de voir le monde venu à l’église pour me dire adieu, mais la cérémonie fut triste à souhait, lugubre, sans doute parce qu’en de telles circonstances chacun se demande qui sera le prochain. La liturgie aussi est impressionnante : Requiem, Dies irae et De profundis ne sont pas faits pour enthousiasmer les foules et provoquer le délire. Les chants liturgiques sont fort éloignés du jazz et du rock’n roll ! Dommage. J’avoue que certains rituels des peuplades dites « primitives » ont du bon. En tout cas moi, tout seul à la tête du catafalque dressé dans l’allée centrale de l’église, aux pieds de l’autel, j’avais l’impression d’enterrer un ami.

Le cimetière, que je préfère appeler de son nom ancien, dormitorium , le dormitoir beaucoup plus poétique et plus rétro que « dortoir », se situait derrière l’église. J’avais choisi cet endroit pour trois raisons : d’abord parce que le curé de la paroisse avait été un de mes camarades de classe à l’école primaire et qu’on a besoin d’amis dans ces circonstances, ensuite parce que le jardin de pierre ressemblait à un parc agreste et paisible sans aucun point commun avec les cimetières parisiens où les tombes s’alignent au garde-à-vous sans fantaisie ni poésie, véritables parkings aux horodateurs invisibles puisqu’ils se trouvent dans les registres de la mairie : vous avez droit à dix, vingt ou trente ans, et même les concessions — notez le terme ! — dites « perpétuelles » n’ont qu’un temps, et enfin parce que j’avais lu de piquantes épitaphes sur des tombes anciennes, dont l’une, particulièrement sympathique, qu’il faut que je vous cite :

Hic iacet Th. Calepinus, cleptes vehementer avarus Hoc solum gessit nobile, quod periit.

C’est-à-dire à peu près : « Ci-gît Th. Calepin, voleur très rapace ; son seul acte noble fut de décéder. »

Sachant tout cela, j’avais acheté un emplacement, ou plutôt loué, bien qu’on ne le dise pas, il y a une vingtaine d’années, le dernier : par manque de place, la municipalité avait ouvert un nouveau champ de repos à l’autre bout du village, non loin de la décharge, ce qui en dit long sur le respect que l’on porte aux morts de nos jours. J’étais à peu près sûr de ne pas être dérangé avant un certain temps.

Je gagnai donc ma nouvelle demeure, habitation définitive, du moins le croyais-je, et chacun y alla de sa prière, de son souhait, de sa poignée de terre et, mon ami le curé, de sa bénédiction émue, puis les fossoyeurs murèrent le tombeau et me laissèrent seul avec mes pensées. Je vous jure qu’il n’est guère agréable d’avoir l’impression d’être emmuré vif. Je n’avais qu’un regret, celui d’avoir vécu au XXe siècle et d’être obligé de me plier aux lois en vigueur. J’eusse aimé être inhumé avec mes objets familiers et non devenir un cadavre anonyme qui, tôt ou tard, finirait à la fosse commune où personne ne me rendrait plus visite.

A propos de visites, je m’aperçois que j’allais oublier quelques détails importants pour vous, les vivants. Les cimetières sont comme les musées, ils ont des heures d’ouverture. Le mien vous ouvre ses portes de huit à dix-neuf heures, comme l’indique le panonceau rouillé de fer émaillé bleu et blanc fixé à la grille près de l’entrée. Respectez ces horaires et, surtout, gardez-vous bien de vous aventurer dans les nécropoles après la tombée de la nuit : c’est dangereux. Loin de moi de vous faire un cours sur lesdits risques, à chacun de faire ses expériences et je sais bien que les conseils sont faits pour ne pas être suivis. Je me bornerai donc au minimum vital !

Si l’on vous surprend la nuit dans le Champ de Judas, on vous suspecte aussitôt des pires choses : folie, sacrilège, profanation, sorcellerie, vol, et c’est la correctionnelle ou l’asile. Si vous tentez d’expliquer que vous venez converser avec vos ancêtres, comme cela se faisait dans un lointain autrefois, ou bien que la paix du lieu inspire votre muse, ou que sais-je encore, vous voici nécromant, nécrophile et mûr pour le cabanon, la chambre capitonnée , en pension complète pour un temps indéterminé, avec une vue imprenable sur les barreaux de votre nid de coucou et les services d’un personnel musclé à souhait.

Quand sur le monde diurne un rideau est tombé, que tout mouvement défaille et tout labeur expire, s’éveille l’énigmatique rumeur de la nuit qui foisonne dans le chaos nocturne.

Vous pouvez faire de mauvaises rencontres : des truands venus dissimuler un cadavre — quelle meilleure cachette qu’une tombe ! —, des chasseurs de squelettes — en tant qu’ancien anatomiste je sais de quoi je parle ! des fleuristes en mal de récupération, d’authentiques sorcières du type Sagana, venues rassembler les ingrédients de leurs maléfices. Si moi je n’y crois guère, il existe aujourd’hui bien des gens crédules et les sorcières d’antan se dissimulent sous les traits des satanistes. Mais ce n’est pas le pire : les morts ont horreur qu’on les dérange : ils sont là chez eux et veillent jalousement sur leur nouvelle propriété ; ils s’en prendront à vous, mais oui ! vous traumatiseront pour la vie et vous serez bon pour matines et vêpres, prières, curés et consorts, et cela en admettant que nul nécropolitain ne vous ait vu. Dans le cas contraire, vous ne pourrez plus quitter le dormitorium et périrez sur l’heure, non plus mis en pièces comme le rapportent des récits légendaires, mais frappé d’une angoisse telle que vous passerez l’arme à gauche. C’est une coutume venue du fond des temps, j’en ignore l’origine et mes codéfunts ne la connaissent pas non plus. Il paraît, mais je n’ai pu véritablement le vérifier, qu’un vent de folie souffle sur les morts quand ils aperçoivent un intrus.

Le plus grand danger vient d’une catégorie très spéciale de macchabées, malfaisants et criminels endurcis que le décès n’a pas améliorés. Pourquoi voudriez-vous que le trépas change quoi que ce soit à leur délicieuse nature ? Tels qu’ils furent, tels ils restent, et cela vaut pour leur caractère. Je vais vous révéler quelque chose de stupéfiant, mais c’est un secret, alors jurez-moi de tenir votre langue sinon je pourrais avoir des ennuis ! Un mort, c’est en effet comme un fonctionnaire, c’est tenu au devoir de réserve. Seul mon amour de l’humanité me pousse à divulguer ce qui suit, quitte à encourir l’ire de Thanatos.

Il existe une mafia dans notre monde à part. Non, vous ne rêvez pas, vous avez bien lu : une mafia ! Vous vous dites : il exagère, affabule et nous prend pour des niais, et vous avez tort. Peut-être avez-vous entendu parler de la Chasse sauvage, de la Mesnie Hellequin ou de la Chasse Caïn ? Savez-vous bien ce que c’est ? Les chrétiens vous diront : « Ce sont des damnés, des âmes en peine. » Vous, les ethno-mytho-anthropologues, vous répondrez avec suffisance : « Il s’agit d’une vision mythique de la tempête, d’une personnification des éléments. » Erreur, mes chers Watson ! Ce sont les morts-mafiosi qui partent en ribote et prennent un malin plaisir à terrifier tous ceux qu’ils rencontrent, à leur flanquer une mégatrouille, comme ils disent en leur vert langage, et même à les estourbir ou à les enlever. Sachez bien cependant qu’ils n’ont le pouvoir de nuire qu’en de rares occasions, essentiellement pendant les douze jours qui séparent Noël de l’Epiphanie. Et ce n’est pas une nouveauté. Il me souvient que les Romains faisaient tout pour s’en protéger durant la nuit des Lémuries, imitant les Grecs sur ce point, qui redoutaient l’intrusion des défunts durant les Anthestéries.

Le séjour chez les têtes en os — cette locution argotique témoigne d’une profonde méconnaissance du sujet, je le signale en passant — est terriblement instructif ; c’est fou ce qu’on peut apprendre quand on est en immersion totale dans ce milieu particulier, à condition, cela va de soi, de ne pas avoir de préjugés, de posséder une bonne mémoire et d’ouvrir yeux et oreilles. C’est mon cas, merci ! J’ai enfin compris pourquoi Virgile et Dante imaginèrent des descentes aux enfers : c’est là que résident toute science et toute sagesse. Mais je divague et vous livre tout en vrac, une fois de plus. Au diable, l’exposé cartésien en trois points, j’en ai soupé ! Mon style se relâche et les sorbonnicoles ne manqueront pas de m’en blâmer. Il faudrait que je me surveillasse car ici, nombre de mes « collègues » sont très collet monté, raides comme la justice, empesés des pieds à la tête. Je ferme la parenthèse et reviens à ma première nuit dans mon nouveau logis.

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Titre Le mort aventureux
Auteur
Editeur Imago
Langue FR
Date de publication 01/01/2003

Droits numériques

Ean EPUB 9782849525364
Type de protection Adobe DRM
Ean papier 9782911416897
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