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Drôle d'oiseau

éditeur : Imago
catégorie : Actualité et documents > Biographies et mémoires
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délai de livraison : Immédiat (à partir de la date de publication)

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Résumé

Extrait

Préface

HISTOIRE(S) DE PLUMES

L’Homme et l’oiseau sont le verbe du monde

Jules Michelet

C’est une histoire faite de silences.

La chronique d’une rencontre peu ordinaire comme la prison en produit parfois ; la rencontre d’un homme du commun, d’un éminent scientifique et d’un oiseau.

Émile Nouguier, jeune apache accusé de meurtre, est incarcéré à la prison Saint-Paul de Lyon. Là, il fait la connaissance du professeur Alexandre Lacassagne, le chef de file de la criminologie française. Le savant est au sommet de sa gloire ; il est avec Cesario Lombroso le principal animateur du grand débat sur le criminel qui anime l’Europe en cette fin de siècle. La prison Saint-Paul est en quelque sorte son laboratoire privé ; Lacassagne a ses habitudes ; chaque semaine, parfois accompagné de ses étudiants, il va à la rencontre des détenus. Lors de l’une de ses visites, Lacassagne remarque qu’un nouveau prisonnier, Émile Nouguier, passe de longues heures à écrire. Dès lors et pendant une année, une singulière relation va unir les deux hommes autour de la pratique de l’écriture.

Tout commence en février 1899 ; Émile Nouguier vient d’être arrêté. Il a un peu plus de vingt ans et une année à vivre. Avec Gaumet, il est accusé d’être le chef de la bande d’apaches qui a assassiné sauvagement en décembre 1898 une cabaretière lyonnaise ; il risque la peine de mort. Seul dans sa cellule Nouguier décide, pour tuer l’ennui, de tenir son journal.

« Je viens de recevoir ce cahier qui dorénavant me servira à noter mes impressions et mon emploi du temps et servira aussi à chasser l’ennui qui vient m’assaillir. Ces quelques pages auront donc pour but d’occuper mon esprit afin qu’il ne puisse vagabonder ailleurs », note-t-il le 3 février 1899, première entrée de son journal. Il ajoute : « Comme ce n’est que pour moi que j’écris je pense que je pourrai aisément me comprendre. De même je ne tiens pas à critiquer mon style, ça m’est suffisant de le savoir médiocre. D’ailleurs je n’ai jamais eu la prétention d’écrire correctement et je ne veux même pas chercher à me corriger. »

Des mois durant, Nouguier va tenir méticuleusement, presque maniaquement, ce journal, le matin puis surtout le soir, avant l’extinction des feux ; il y note les idées qui agitent son esprit, y commente ses nombreuses lectures, y relève ses impressions de détention dans les moindres détails et tous ses faits et gestes. Sur vingt-six cahiers, il va écrire sans relâche l’ultime chronique de sa vie.

Un jour, Lacassagne, renseigné par les gardiens, entre dans la cellule du jeune apache et demande à lire ses cahiers. Émile Nouguier sait qu’il ne peut soustraire ses écrits à l’œil du criminologue : le règlement de l’établissement précise qu’il ne doit détruire le cahier ni égarer les feuilles qui le composent ; la pratique veut en outre que les cellules soient visitées et fouillées régulièrement. Aussi, dès qu’il s’est mis à écrire en arrivant à Saint-Paul, il a joué au jeu du chat et de la souris avec ces lecteurs invisibles. Et puis l’instruction n’est pas close, le procès n’a pas eu lieu et, derechef, il risque la peine de mort. Refuser de soumettre son manuscrit à ce lecteur-inquisiteur risquerait de lui nuire, tandis qu’accepter l’offre de Lacassagne pourrait améliorer sa condition. Et puis Lacassagne lui plaît, il aime son air distingué.

Nouguier voit bien néanmoins que cette relation va lui échapper et qu’à plus d’un titre c’est Lacassagne qui la contrôle déjà : la fréquence de ses visites dépend de son bon vouloir, l’amitié qu’il lui témoigne est proportionnelle à l’intérêt scientifique qu’il donne à son cas et enfin le médecin est toujours en position de lecteur. Un lecteur critique dont le jugement peut avoir de graves conséquences. Si Lacassagne juge ses écrits médiocres et sans intérêt, Émile risque d’y perdre des plumes. Il faut pour lui s’efforcer, tout en restant digne de l’intérêt que lui porte le criminologue, de rééquilibrer le plus possible la relation pour qu’elle se transforme en un rapport plus contractuel, voire en un véritable pacte. L’écriture apparaît en ce sens comme le seul moyen pour lui d’atteindre cet objectif et dès lors toute son entreprise graphique aura cette visée.

Ainsi, quelques semaines plus tard lorsque Lacassagne non content de ne lire que ce journal veut que Nouguier rédige son autobiographie, qu’il écrive en somme une autobiographie sur commande, le jeune homme accepte. En échange, il recevra une rémunération tantôt en nature (tabac, gâteau, fromage), tantôt pécuniaire qui améliorera considérablement son pécule. Mais la tâche est complexe. Le texte qu’Émile Nouguier doit rédiger devra répondre aux attentes du savant. Or, jusqu’à présent il ne se livrait à cet exercice d’écriture que pour vaincre l’ennui et ne portait à cette pratique que peu de soin. Émile a écrit dans son journal, quelques semaines après son arrivée à Saint-Paul, une première et brève autobiographie intitulée Mon existence en général.

Ce premier texte rédigé spontanément à la première personne du singulier s’ouvrait sur la mort de son grand-père. Émile s’étendait longuement et non sans nostalgie sur sa petite enfance. Par ce récit, l’apache semblait avoir voulu satisfaire une envie intime, l’envie soudaine de lister les événements traumatisants (les deuils, les accidents, les coups reçus, les fugues, les amours malheureux) qui pourraient expliquer son destin. Mais, lorsque le 6 mars il relit ses pages, il constate la plume à la main que « cette esquisse est incomplète ; plus je me retrace mon existence dans la mémoire, plus je vois combien elle a été mouvementée, et certes elle pourrait servir de base à un roman véridique qui ne serait pas des moins intéressants. Malheureusement je ne possède pas les facultés nécessaires pour vouloir essayer de rédiger ma vie afin qu’elle soit lue par d’autres que par moi. Je n’ai écrit que pour moi et je n’écrirai que pour moi. Quoique peut-être ce serait un salutaire exemple pour beaucoup de se rendre compte à quoi peuvent conduire la paresse, les mauvais penchants, le libertinage ».

Certes, quelque temps après, Émile Nouguier s’est remis au travail et a fait une deuxième tentative : il a rédigé un second chapitre de ses mémoires, sorte de négatif du premier dans lequel il égrène une à une ses fautes. Texte-liste où se succèdent agression nocturne, mauvais coup et vol par effraction ; répétition infinie et toujours différente des gestes illicites ; aide-mémoire d’un passé que le jeune homme voudrait oublier et dont son emprisonnement lui impose l’énonciation.

Mais cette fois, il ne s’agit plus d’écrire pour soi ou pour un lecteur sans visage mais pour l’autre, cet autre qui n’est plus un anonyme gardien mais un éminent et lettré savant. Lacassagne lui a bien donné quelques indications : il s’agit d’écrire sa vie au point de vue moral. C’est donc la vie d’un professionnel du vol que le savant veut lire ? Eh bien soit ! Et Émile de se livrer à un autoportrait clinique d’un jeune homme en voleur. Nouguier rédige rapidement quelques pages où il prend soin de gommer les traits particuliers de sa personnalité et remet cette esquisse à Lacassagne qui fait grise mine. Le savant attendait, semble-t-il, mieux de son graphomane. Et revoilà Nouguier devant sa page blanche. Séduisez-moi, surprenez-moi, semble lui dire son lecteur. Comment faire ? L’enjeu est de taille : il s’agit de se distinguer cette fois-ci non par ses crimes — à Saint-Paul, Émile Nouguier est après tout un enfant de cœur — mais par une œuvre, une œuvre qui permettra la réévaluation de son statut. Se faire écrivain. Se métamorphoser en homme de lettres, telle est la tâche qui incombe à présent au jeune homme.

Avec application, Émile entreprend donc la rédaction d’un quatrième récit autobiographique et couvre à l’encre noire plusieurs cahiers d’écolier en prenant garde de ne pas faire de ratures, d’écrire lisiblement, de respecter marges et interlignes et en s’appropriant l’ensemble des signes qui caractérisent un texte à vocation éditoriale : titre, sous titre, préface, chapitres, alinéas et pagination. Mais il ne suffit pas d’imiter le livre ; l’écriture a d’autres exigences. Et Émile durant cet été 1899 aura parfois bien du mal à s’y plier, angoissé qu’il est par son avenir ; son procès va s’ouvrir à l’automne et sa condamnation à mort est presque inéluctable. La rédaction sera plusieurs fois interrompue ; longtemps Lacassagne attendra le quatrième cahier. C’est en effet pendant cette période que le jeune apache tentera une évasion et se retrouvera en définitive à l’infirmerie ; c’est aussi le moment où il sombrera dans une profonde dépression qui le tiendra éloigné de son bureau et de ses cahiers.

Finalement et non sans mal, Émile achève son manuscrit à la fin septembre. L’ultime autobiographie qu’il a composée est formée de huit confidences centrées sur quelques événements de son existence. Il ne donne cette fois que très rarement d’indications chronologiques mais préfère se référer à ses seuls déplacements géographiques (de Lyon aux Hautes-Alpes en passant par Paris). De manière très significative, la première confidence d’Émile n’a pas la forme du récit d’un événement, mais celle d’un autoportrait. Comme si, désireux d’inscrire son récit dans une forme figée, celle d’un portrait d’enfant peu flatteur, Émile signifiait dès les premières pages au lecteur que son crime s’expliquait d’abord par une tendance innée de sa personnalité au mal. Le reste du récit semble de ce point de vue être la simple répétition de ses années de petite enfance. Enfant, il était gourmand, porté davantage au plaisir qu’à l’instruction, soumis aux punitions sadiques de son père ; adulte, il est voleur, paresseux, joueur, coureur, défie les lois de la société et subit les peines qu’elle lui inflige. Pour Émile, comme il l’écrit au terme de sa huitième confidence : « C’était écrit ce qui est : ce qui doit être le sera. »

Émile ne s’arrête pas à ce premier autoportrait. Dans les confidences suivantes, il raconte comment sa mère morte, il se retrouve seul avec son père qui l’incite au vol, comment envoyé à la campagne pour l’éloigner de ses mauvais camarades, il rencontre Dieu. Ramené à Lyon, il découvre la relation incestueuse que son père entretient avec sa sœur aînée, il se livre à divers actes illicites avec ses camarades et, ne pouvant supporter les remontrances paternelles et son remariage, le jeune Émile fugue chez sa grand-mère, la vole et la bat. Chassé, il revient à Lyon où avec d’autres garnements il opère des petits délits. Profitant du départ momentané de son père, il a une liaison avec sa belle-mère puis fréquente de moins en moins la maison familiale, préférant courir Lyon avec d’autres enfants. Le jeune garçon âgé d’une douzaine d’années quitte Lyon pour Paris. Sur le chemin, il travaille dans une ferme du Loiret et tombe amoureux de la fille du patron mais conscient qu’il ne peut officialiser son amour en raison de sa condition, plein de ressentiment à l’égard des riches, il se rend à Paris et y adopte le métier de voleur. A la suite de plusieurs rencontres, il s’initie aux thèses anarchistes et, de retour à Lyon, il poursuit sa carrière de voleur tout en entretenant des relations privilégiées avec les milieux libertaires de cette ville. Il est condamné une première fois en octobre 1893 pour vol. Après sa libération, il connaît la misère, ne devant son salut qu’aux nombreuses agressions nocturnes qu’il commet, puis il s’associe avec un de ses camarades. Le vol le mène alors à Annecy et à nouveau à Paris où, s’étant séparé de ce complice, Émile se convertit aux idées socialistes. De retour à Lyon, il est arrêté pour vol et subit une seconde peine d’emprisonnement durant laquelle il fait une tentative de suicide. Libéré, il retrouve pour un temps seulement ses compagnons voleurs avant de s’engager dans une troupe de cirque avec laquelle il parcourt la France entière. Amoureux de l’écuyère, Émile quitte la troupe, mène une vie de nomade avec cette jeune fille, avant de l’abandonner pour retourner à Lyon où il forme une bande de voleurs dont il prend la tête, tout en faisant le souteneur. Après une nouvelle peine de prison, il retourne au domicile paternel, se réconcilie avec son père dont la femme est partie et la fille aînée morte. Mais à la suite de nombreuses disputes, Émile décide de quitter définitivement son père et s’engage comme ouvrier dans un chantier itinérant. A partir de cette date (1896 ?) et jusqu’à son arrestation à la fin de l’année 1898 pour le crime de la Villette, il forme différentes bandes qui volent pour son compte dans toute l’agglomération lyonnaise ; il est condamné à plus de cinq reprises pour vols et associations de malfaiteurs.

Pour dire ce destin, pour écrire cette vie violente, Émile Nouguier a adopté un mode narratif pour le moins original : il a choisi en effet de se mettre en scène dans un dialogue imaginaire avec un petit oiseau qu’il a intitulé Les Souvenirs d’un moineau ou les Confidences d’un prisonnier. Dans ce dispositif intimiste, le moineau occupe la place du narrateur et encadre de commentaires les confidences de Nouguier. Ce choix narratif n’est pas étranger aux lectures du jeune homme en prison ; Émile est un dévoreur de livres : il lit tout ce qui lui passe entre les mains, les ouvrages de la bibliothèque comme ceux que l’aumônier lui porte ; de l’essai historique au roman d’aventures, de Renan à Cooper en passant par George Sand. C’est probablement la lecture de cette dernière qui l’incite à user de la figure de l’animal parlant et, sans doute, à partir du traité de Michelet sur l’oiseau qu’il imagine le dialogue. Mais surtout les moineaux lui sont familiers. Émile aime les animaux et les insectes. Pendant l’hiver, il a d’abord apprivoisé un cafard vivant dans sa cellule jusqu’au jour où l’un des gardiens lui a amené un petit moineau. Durant plusieurs semaines, l’oiseau a partagé sa vie de prisonnier. Émile en a pris grand soin, l’a nourri, cajolé et aimé. Mais lorsque les beaux jours sont arrivés, le moineau a repris sa liberté et s’est envolé pour ne plus revenir.

En usant de la figure de l’oiseau, le jeune homme ne se contente pas de se remémorer ces jours presque heureux à Saint-Paul, il trouve le moyen de se mettre à distance en se constituant en sujet observé. Le schéma choisi reproduit d’une certaine manière la scène de l’expertise médico-légale, le médecin prenant ici le visage du moineau. Par ce dialogue, Émile donne à voir non seulement les principaux événements de son existence, mais il rapporte aussi les conditions de l’énonciation de ses aveux : au bruit des fautes, s’ajoutent le silence et le trouble de la confession. L’autobiographie n’est plus donnée dans sa subjectivité mais offerte comme une parole décalée, comme un document plus objectif, voire plus scientifique parce que validé par un tiers.

Et c’est une double autobiographie que le récit d’Émile Nouguier propose à son lecteur : celle d’un jeune apache précédée du récit de vie d’un petit moineau. Ces deux voix se faisant écho, il en résulte un discours hybride où Nouguier, empruntant certaines figures à la fiction romanesque comme au discours criminologique, se métamorphose en une série d’identités jusqu’à finalement disparaître.

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Informations

Titre Drôle d'oiseau
Auteur
Editeur Imago
Langue FR
Date de publication 01/01/1998

Droits numériques

Ean EPUB 9782849525722
Type de protection Adobe DRM
Ean papier 9782911416118
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