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Démons et Génies du terroir au Moyen Âge

éditeur : Imago
catégorie : Sciences humaines et sociales > Sociologie
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délai de livraison : Immédiat (à partir de la date de publication)

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Résumé

Extrait

Introduction

Au commencement était l’espace, et l’espace était angoissant. L’homme s’y sentait perdu, confronté qu’il était à sa vastitude, source d’incertitudes et de mystère. Pour connaître la terre, pour l’investir et la maîtriser l’homme allait mettre des siècles et des siècles. Soumis aux caprices de la nature, lavé par les pluies et séché par les vents, chauffé par le soleil et transi par les gelées, étonné ou frappé par des phénomènes qu’il était bien incapable de comprendre, l’homme fit figure d’intrus au sein d’une nature sauvage et encore indomptée, ou, du moins, c’est ce qu’il se figura. Alors il réagit avec les moyens dont il disposait. Il apprit à connaître les animaux et les plantes, les nomma, assura sa survie, déifia ce qui le menaçait ou le comblait, mit en place des rites propitiatoires, bref développa un sens religieux, voyant partout autour de lui les traces de l’invisible, les traces d’une réalité autre, attestant la présence d’une myriade de créatures innommables.

Sans le savoir, nous vivons dans un espace hanté, ô certes plus comme autrefois où les fantômes des générations disparues continuaient d’accompagner les vivants, lorsque les progrès technologiques n’avaient pas encore dépeuplé le monde des esprits. Pour s’en convaincre, il faut simplement jeter un regard sur les traditions populaires attestées jusqu’à l’aube du xxe siècle dans les milieux ruraux de toute l’Europe. Il suffit de jeter un regard sur une carte un peu détaillée pour voir surgir des Roches aux Fées et des Ponts du Diable, des Pierres-fites et des Fontaines du Drac, et si l’on prend la peine de feuilleter les délicieux ouvrages des érudits locaux du siècle dernier, ils nous enseignent que toute forêt possède ses esprits, que toute fontaine a sa dame, que toute rivière recèle des êtres maléfiques en ses profondeurs, que sur les landes dansent les nains, que les marais grouillent de feux follets qui ne sont autres, dit-on, que des âmes en peine, — que les montagnes abritent des démons et de sauvages gens qui aiment provoquer glissements de terrain, avalanches et crues.

Etudier les rapports qu’entretinrent nos lointains aïeux avec leur environnement est un moyen de mieux connaître l’homme, car nous nous inscrivons dans l’Histoire comme maillons d’une chaîne, et si nous voulons comprendre notre monde et celui de nos ancêtres, il nous faut regarder en arrière.

Le champ de recherche que j’ouvre ici est connu de quelques spécialistes qui ont bien vu que l’espace est sacré sans, toutefois, dépasser cette constatation. En France, la « Société de mythologie française » a montré à maintes reprises que l’homme est indissociable de son milieu naturel et que ses rapports avec lui structurent son imaginaire, guident ses pensées et l’inscrivent dans le cosmos. Les études de géographie mythique, c’est-à-dire des légendes, des mythes et des croyances attachés à des lieux, ont mis en lumière l’importance du terroir dans la constitution de récits et de rites. La toponomastique, liée aux témoignages scripturaires et épigraphiques, permet de retrouver les racines des croyances dont les traces subsistent encore un peu partout car les noms de lieu sont les supports de la mémoire collective. Certaines composantes du paysage ont fait l’objet de monographies, la montagne et la forêt par exemple, mais les réflexions les plus intéressantes se rencontrent dans les articles des revues spécialisées peu connues du grand public, et dans des ouvrages traitant de tout autre sujet.

Les littératures médiévales en latin et en langue vulgaire offrent l’avantage de nous présenter des témoignages, réels ou romancés, sur une époque où le cartésianisme et les sciences dites exactes n’avaient pas encore promu le doute et l’expérimentation au rang de vertus canoniques. Les Romans de la Table ronde offrent ainsi un monde où tout est possible, où les êtres surnaturels interviennent tout aussi bien que Dieu et les saints. Les chroniques sont remplies de merveilles et d’étrangetés, les bestiaires, d’animaux stupéfiants... En collationnant patiemment les textes et en ne refusant aucune forme d’écrit, il est possible d’esquisser l’histoire méconnue des génies du terroir, de ceux que les chrétiens, au Moyen Age, rejetaient parmi les « démons ».

Mais que signifie donc « génie du terroir » ? Le vocable « génie » possède diverses acceptions, désignant une divinité tutélaire attachée à un individu, ou un être surnaturel doué de pouvoirs dépassant notre entendement, et il est alors synonyme de « démon, esprit, elfe, fée », etc. « Terroir », tiré du latin populaire terratorium, désigne à l’origine un territoire, une contrée, une étendue de terre, puis un sol apte à la culture d’un vin et, enfin, une région rurale. Le terme survit aujourd’hui essentiellement sous ces deux derniers sens. Par « génie du terroir », je rends le latin genius loci, « génie du lieu », c’est-à-dire un numen, un daimôn lié à un endroit précis qui lui appartient et qu’il protège contre toute incursion. J’étends cependant le terme de « lieu » à la notion de territoire inhabité, encore sauvage, inculte. Je ne traiterai donc pas des génies domestiques, qui se rattachent, eux, à une habitation, car le sujet est trop vaste et doit faire l’objet d’une monographie circonstanciée si l’on veut en découvrir toutes les facettes. Cette distinction, arbitraire si l’on veut puisque les génies du lieu peuvent facilement devenir des génies domestiques, est donc nécessaire et permet d’éviter de se perdre dans les méandres de traditions ancestrales bien effacées, car les textes en parlent peu, comme de tout ce qui est de notoriété publique.

L’interprétation cléricale des croyances païennes et leur diabolisation ont, jusqu’ici, fait obstacle à la compréhension des témoignages scripturaires ainsi qu’à leur interprétation. Une question ne cesse de se poser : s’agit-il ici et là d’un génie ou d’un diable, d’un esprit ou d’un démon ? Il s’y joint une autre interrogation : quel est le degré de véracité des écrits ? Faut-il réellement opposer littérature romanesque et littérature savante ou cléricale, culture des élites et culture populaire ? Je ne le pense pas, car toute narration se nourrit de la réalité, en est un miroir, déformant certes, mais miroir tout de même.

Existe-t-il aussi une ou des différences fondamentales entre les univers roman, celtique et germanique ? La lecture des textes oblige à répondre par la négative car les divergences sont, le plus souvent, le résultat d’adaptations locales de structures identiques : en un mot, des écotypies. Tout cela nous oblige à poser pour postulat qu’il existe bien des structures anthropologiques de l’imaginaire, comme Gilbert Durand l’a montré, et qu’elles divergent peu, du moins entre les différents peuples indo-européens, à un stade de développement semblable, cela va de soi. Si l’on en doute, que l’on relise le grand classique qu’est le Rameau d’or de Frazer, ou la Genèse des mythes de Krappe ou encore les ouvrages de Mircea Eliade : là, les exemples sont empruntés à tous les peuples de la terre et les parentés sont confondantes. Comme corrélat du postulat proposé, je pose que l’imaginaire se nourrit de realia, les transforme, les transpose, les projette dans le domaine du mythe ou les maintient dans la sphère des croyances abusivement taxées de superstitions.

Dans le dossier que j’aborde aujourd’hui, et qui prolonge mes recherches sur les créatures insolites et étranges des littératures médiévales — fantômes, revenants, nains, elfes, fées, sorcières, loups-garous —, la question cruciale est avant tout : comment identifier un génie sous ses divers déguisements ?

Le même problème s’est posé à P. Saintyves quand il travaillait sur les saints derrière lesquels se dissimulent non seulement des dieux, c’est sa grande théorie, mais aussi des génies du terroir. La mémoire populaire littérarisée et/ou christianisée amalgame des individus différents, les regroupe sous des dénominations génériques telles que nains et elfes, géants et diables, et même dragons ou fées — celles-ci n’étant pas seulement les héritières directes des Parques. La transposition des croyances dans le domaine du merveilleux permet à cette population de survivre et de braver l’anathème des autorités ecclésiastiques pour lesquelles tout cela n’est, bien sûr, que paganisme devant être éradiqué — delenda est superstitio !

Les génies deviennent des créatures en perpétuelle métamorphose, leur forme, leur nom et leur aspect sont protéiformes, mais leur rôle, leur fonction et leur localisation ne changent pas. J’en ai donné la preuve naguère à propos des nains et des elfes dont les rapports avec le monde des morts forcent l’attention. Mais il faut bien dire que c’est le propre de toutes les créatures très archaïques relevant peu ou prou d’un animisme primitif, qui anthropomorphise les forces naturelles, avant d’être absorbé par les religions qui se constituent.

La littérature narrative, les romans utilisent donc ce patrimoine. Les génies, plus ou moins anthropomorphisés, deviennent des individus à forme humaine, jouent les rôles d’auxiliaires ou d’antagonistes, comme dans les contes plus récents, ou bien conservent tout leur mystère, comme dans l’histoire de Mélusine : qui sont ces mystérieux arpenteurs qui surgissent du néant pour délimiter le futur domaine de Lusignan ? Les formes animales ne doivent pas être exclues, pas plus, à la limite, que les formes inanimées car, en fait, le génie échappe à la forme, et s’il ressemble souvent à une créature humaine, on est en droit de se demander s’il ne s’agit pas là d’une convention, d’une facilité destinée à mieux appréhender ce qui se dérobe sans cesse à l’entendement. Voyez ce que dit Paracelse des esprits élémentaires, voyez aussi le personnage de Kühleborn (Fontfroide), le génie des eaux dans l’Ondine de Frédéric de La Motte-Fouqué : il prend n’importe quel aspect, celui d’un homme comme celui d’un jet d’eau...

Dès que l’on quitte l’espace civilisé, on entre littéralement dans l’autre monde, dans celui des génies du terroir qui président aux différents domaines naturels et se dissimulent partout. Une légende très vivante outre-Rhin narre comment une de ces créatures devient le génie du lieu : pour édifier sa ferme, un paysan abat des arbres, et le génie entre dans la maison en même temps que les poutres du toit. S’il est bien traité, c’est-à-dire si on le respecte et si on lui fait des offrandes à des dates précises, le génie devient un précieux auxiliaire, mais il est parfois espiègle et sème dans la demeure un désordre tel que les habitants cherchent à s’en débarrasser. Aussi longtemps qu’une ferme possède un génie bien luné, elle prospère... On entrevoit ici l’une des origines du génie domestique.

Nous allons commencer par plonger dans le mystère en prenant des exemples de faits étranges, mais restant sans explication. N’y voir que du merveilleux ou de « grandes diablies », comme on disait au Moyen Age, c’est rester à la surface des choses et se contenter d’un étiquetage littéraire, c’est-à-dire aborder le problème sous le seul angle de la récupération narrative, erreur hélas trop souvent commise jusqu’ici. Puis nous examinerons le problème du peuplement de la terre — qui précéda l’homme ? Enfin nous aborderons les témoignages romanesques, témoins du devenir des génies du terroir.

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Informations

Titre Démons et Génies du terroir au Moyen Âge
Auteur
Editeur Imago
Langue FR
Date de publication 01/01/1995

Droits numériques

Ean EPUB 9782849526460
Type de protection Adobe DRM
Ean papier 9782902702886
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