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La Maison et ses génies

éditeur : Imago
catégorie : Sciences humaines et sociales > Sociologie
date de publication :
délai de livraison : Immédiat (à partir de la date de publication)

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Résumé

Extrait

Introduction

Le pays des chimères est, en ce monde, le seul digne d’être habité.

Jean-Jacques Rousseau

À l’heure où le logement individuel porte les noms, ô combien poétiques, de F2, F3, F4 ou de studio, aîtres situés dans une ruche collective et dépersonnalisée, où les aléas de la situation économique nous poussent à changer plus ou moins souvent de domicile, où le Home sweet home relève presque de l’idéal inaccessible, où disparaissent les liens entre l’habitant et sa demeure mais où le désir d’avoir son propre foyer reste encore très fort, il n’est peut-être pas sans intérêt de retrouver les liens qui unissaient autrefois l’homme à sa domus.

Les ethnologues de divers pays européens se sont penchés sur ce qu’ils appellent la « maison rustique », tirant essentiellement leurs exemples de la culture paysanne car la ville a tout effacé, l’habitat étant devenu anonyme et standardisé. Malheureusement ils ont, la plupart du temps, traité le sujet dans une perspective synchronique, dressant en quelque sorte l’état des lieux à un moment donné. Rares sont ceux qui ont tenté une approche diachronique et cherché à voir dans quelle mesure les traditions populaires du XIXe siècle reflétaient des considérations bien plus anciennes. Les principales recherches ont été pratiquées dans l’espace scandinave, baltique et slave, car elles ne pouvaient être fructueuses que dans des pays à évolution lente et urbanisation tardive. En Europe occidentale, l’industrialisation entraîna à la fin du XIXe siècle d’importants transferts de population des campagnes vers les villes et donc la disparition de maintes traditions ancestrales liées à l’habitat. En ville, le logement devint fonctionnel et impersonnel, souvent temporaire, ressemblant plus au gîte de passage qu’à une véritable demeure que l’on se transmet de génération en génération et où tout rappelle les habitants précédents. Aujourd’hui le foyer, ce symbole fondamental, a pratiquement disparu de la demeure : le foyer, la cheminée servant à la fois d’éclairage, de cuisinière et de chauffage.

Toutefois il faut souligner qu’un décalage important existe entre cités et campagnes. En effet, là mieux qu’ailleurs, subsistent des fragments des rites d’antan, qui s’appuyaient sur un ensemble de croyances homogènes dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Ainsi, lorsqu’on s’installe « on pend la crémaillère » et, quand on s’en va, « on change de pénates » ; lorsque la jeune mariée entre dans son nouveau logis, son époux la porte dans ses bras pour lui faire franchir le seuil ; à Noël on suspend du gui au-dessus de la porte d’entrée ou l’on décore celle-ci d’une couronne de branches de sapin. Parfois on baptise encore la maison d’un nom, ce qui lui confère une identité et une personnalité, ou l’on fixe un vieux fer à cheval sur l’un des murs…

Un regard sur les habitations rurales anciennes révèle bien d’autres éléments dont la signification a disparu : inscriptions gothiques sur les poutres des maisons à colombage, niche avec la statuette d’un saint ou de la Vierge, clé de voûte sculptée, pignons en forme de tête de cheval, soleil et lune peints sur la façade. L’intérieur des demeures est souvent remarquable : cheminée au manteau orné de figures énigmatiques ou symboliques, poêle de fonte ou de carreaux de faïence portant une devise en bandeau, poutre maîtresse gravée d’une bénédiction. Si l’on réfléchit et se demande la raison d’être de tout cela, on découvre vite que le logis fut plus qu’un simple édifice.

L’étude que voici se propose de présenter la maison et ses génies ; elle fait suite à notre enquête sur les nains et les elfes, puis à celle des démons et génies du terroir où nous avons traité des rites de prise de possession du sol, de l’expropriation des esprits topiques et du choix d’un territoire où édifier sa demeure — et nous signalions dans cette étude combien il est difficile de distinguer clairement le genius loci du génie domestique, puisque ce dernier peut être un ancien esprit du lieu apprivoisé ou satisfait par les offrandes ou la vénération qu’on lui porte. Avec le dernier volume de cette trilogie, le lecteur contemporain disposera d’une vue d’ensemble de toutes les créatures, souvent improprement assimilées aux nains et aux elfes, dont nous parlent les traditions populaires.

Pour expliquer l’arrière-plan mental des rapports entre les hommes et leur maison, il est nécessaire de s’appuyer sur des éléments sûrs et de constituer un corpus, et les difficultés commencent. Les enquêtes de nos prédécesseurs portent essentiellement sur les XIXe et XXe siècles et sur différentes civilisations. Leur confrontation révèle que, d’un bout à l’autre de l’Europe, se rencontrent des invariants fondamentaux d’une parenté stupéfiante puisque nous ne pouvons postuler de liens génétiques entre eux. Ces invariants se dégagent de l’immense masse des rites et croyances liés à la maison et ils permettent d’esquisser, par comparaison, superposition et recoupement, une typologie des représentations qui nous donnent la possibilité de comprendre les rares témoignages médiévaux dont la forme fragmentaire et lacunaire interdit une interprétation immédiate.

Après un quart de siècle passé à étudier le monde des croyances dites populaires, nous avons pu maintes fois constater qu’elles perdurent jusqu’au seuil du XXe siècle — ce que d’autres chercheurs aussi ont mis en évidence — et forment un ensemble logique et cohérent dès que l’on réussit à retrouver le lien qui les attache ; cet ensemble évolue peu au niveau archétypique et reflète une conception du monde particulière. Les « fondamentaux » sont peu touchés par la loi des écotypes et il est donc licite et même recommandé de jeter un pont entre les époques et les cultures dès qu’on se penche sur eux. Ce n’est pas se livrer à une reconstruction du passé mais déchiffrer celui-ci à l’aide des traces qu’il a laissées.

Nous ne disposons pas de sources nombreuses sur ces croyances. Pour un lointain autrefois, nous en trouvons des éléments dans les recueils de lois, les coutumiers, les chroniques et les vies de saints, mais les informations concernent au premier chef les rites de prise de possession du sol ou de fondation des villes. Dès que nous abordons la maison dans les temps anciens, l’information se dilue, est évanescente, et les historiens n’ont jamais pris en compte cet aspect fondamental de la vie quotidienne. Il faut donc dépouiller tous les écrits possibles et la maigre moisson, ajoutée à celle des ethnologues, permet de distinguer les éléments constitutifs des croyances domestiques. Alors bien des choses sortent de l’ombre qui les avait peu à peu enveloppées.

Une maison est bien plus qu’une bâtisse. C’est un microcosme, c’est un être vivant ayant un corps et une âme, avec ses forces et ses faiblesses ; elle parle, même si son langage n’est que craquements et grincements pour le profane ; ses gémissements témoignent de l’attaque de forces hostiles ; elle aussi vieillit et meurt si l’on n’y prend garde et, abandonnée, elle s’effrite pour laisser voir son squelette. Des comparaisons utilisées couramment attestent son anthropomorphisation : on dit « une maison lépreuse, borgne, un mur aveugle » et, à l’inverse, « une vieille décrépite ». Il s’établit un lien étroit entre elle et ses habitants. Elle devient l’assise de la famille, et il en reste une trace limpide lorsqu’on parle de la noblesse en utilisant la locution « la maison des… ». Du reste, le médio-latin domus signifie à la fois « maison » et « famille ». Les ancêtres continuent à y vivre car ils y étaient inhumés autrefois, ou guère loin d’elle. La demeure est un espace polysémique où entrent les notions de symbole, de religion, de patrimoine, de droit, et la locution « sans feu ni lieu », appliquée jadis aux bannis et autres proscrits, les reflète à loisir. La maison ressemble à un calque de la vie humaine : tous les grands moments de l’existence, de la naissance à la mort, sont liés à des endroits précis. Des expressions du langage nous révèlent quelles parties de la maison furent assez importantes pour être lexicalisées : « avoir un toit ; la femme au foyer ; faire antichambre ; jeter par la fenêtre ; le seuil de la vie ; pendre la crémaillère ; mettre la clef sous la porte »…

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Titre La Maison et ses génies
Auteur
Editeur Imago
Langue FR
Date de publication 01/01/2000

Droits numériques

Ean EPUB 9782849526606
Type de protection Adobe DRM
Ean papier 9782911416415
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