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Le Folklore de France - Les Eaux douces

éditeur : Imago
catégorie : Fiction > Contes, Fables et Mythologie
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délai de livraison : Immédiat (à partir de la date de publication)

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Résumé

Extrait

PRÉFACE DE PIERRE JAKEZ HÉLIAS

Vous avez dit folklore ?

Pour ceux qui n’ont pas vécu dans un milieu populaire et rural au début du siècle, un milieu encore empreint de paganisme dans le vrai sens du terme, les éléments folkloriques rassemblés par Paul Sébillot peuvent apparaître comme un ramassis de superstitions. Disons tout de suite qu’à notre estime et jusqu’à ce que soient complètement élucidés les rapports entre ce monde-ci et l’autre au-delà, il n’y a pas de superstition. Le mot a été inventé par les religions centralisatrices et dominantes pour se justifier de combattre les innombrables croyances et les pratiques observées par les populations qu’elles désiraient soumettre à leurs normes. Vainement d’ailleurs. Non seulement elles n’ont pas pu échapper elles-mêmes aux schismes et aux hérésies, mais elles ont dû intégrer une part des éléments irréductibles et s’accommoder du reste. On cite toujours la christianisation des menhirs et la substitution de saints dûment patentés par Rome aux vieux thaumaturges obscurs qui régnaient sur les sources. Ces déguisements n’ont eu d’effet que dans la mesure, précisément, où le christianisme assumait l’essentiel des anciens usages ou du moins ne les proscrivait pas. On peut imposer une religion, mais les racines de la foi échappent à tout commandement.

Lorsque j’étais enfant et adolescent, il y avait dans chaque famille un livre intitulé la Vie des Saints, en breton Buhez ar Zent, qui faisait notre édification journalière à raison d’une légende dorée par jour. Il en reste une trace indélébile dans les calendriers. On le vendait au cours des retraites et des missions. Si j’ai bonne mémoire, les prêtres ne l’évoquaient déjà plus sans quelque réticence. Mais je suis allé en faire la lecture pour de vieilles personnes qui ne savaient pas lire. Je puis témoigner que pour le recueillement et l’émotion des auditeurs, cela valait tous les prônes de la chaire. L’aboutissement de chaque légende, bien sûr, était une « réflexion profitable » et parfaitentent catholique. Mais que le bâton du saint personnage fît jaillir une source qui coulait toujours, parfois dans les environs, voilà qui n’était pas pour étonner. Etonnez-vous, après cela, que la source en question fût l’objet d’une vénération qui se manifestait par des offrandes de fleurs ou de pièces de monnaie, de menus débris significatifs jetés dans son bassin. La dévotion culminait le jour du pardon annuel. En procession, on chantait à pleine voix les nombreux couplets du cantique « levé » en l’honneur du saint. Puis on se rendait à la fontaine sacrée pour demander la pluie ou la chaleur, mais surtout pour y prélever une eau salutaire, la boire au besoin sur-le-champ, y tremper des chemises ou des linges appartenant à quelque malade dont on espérait la guérison, solliciter un oracle ou une prédiction, asperger ou laver des enfants pour leur faire une bonne santé. Ma mère m’a mené moi-même dans plusieurs de ces lieux. Je ne voudrais faire offense à nul tenant d’aucune confession, mais il me semble bien qu’aujourd’hui les eaux salutaires ont encore des dévots sous couleur de médecine scientifique. Le culte des eaux est sans doute l’un des plus originels qui soient. Mais sait-on que les sources saintes recelaient souvent des éléments minéraux susceptibles d’adoucir tel ou tel mal ? Toutes les sources sont guérisseuses, particulièrement pour les affections dont on souffre sur le territoire avoisinant. Une expérience de plusieurs siècles l’avait appris à nos ancêtres. Quant aux précautions qu’il fallait prendre, aux rites mystérieux qui devaient accompagner les ablutions ou les ingestions de ces eaux, ils n’étaient rien moins que gratuits. Ils tenaient compte de la saison, de la lune, de l’exposition des lieux, du temps qu’il faisait ou avait fait, de l’état du ciel et du régime des vents. Cette « récolte » des eaux était soumise aux mêmes conditions impérieuses que celle des autres fruits de la terre. Les paysans le savaient, même si leur interprétation nous déconcerte aujourd’hui. Avec toute notre science, nous n’allons pas si loin.

Ces pratiques populaires dont Paul Sébillot a tenu le compte du mieux qu’il a pu nous semblent aberrantes et sans doute certaines d’entre elles l’étaient-elles. Mais les miracles, les apparitions, les cultes nouveaux, les invocations, les prières n’ont toujours pas fait leurs temps alors qu’ils procèdent de la même mentalité profonde. Si l’on récuse les unes, il faut aussi récuser les autres avec le zodiaque, les horoscopes, les voyantes extra-lucides, le vendredi treize — il n’y a pas de treizième étage dans certains grands hôtels — les jours de chance, les prémonitions et les recettes pour gagner au tiercé. Nous conservons encore bien d’autres croyances aussi étonnantes que celles qualifiées de superstitions, mais tellement entrées dans les habitudes et les schémas mentaux, tellement indurées et calleuses, qu’on ne les remet plus en question. On m’objectera que l’on n’y croit qu’à moitié. Bien sûr. Pour autant que je sache, les paysans non plus n’y croyaient pas tout à fait. Cela relève peut-être du pari de Pascal. Mortels, instruisez-vous ! On ne change pas l’homme. C’est la science qui change, c’est-à-dire qu’elle se déjuge à mesure qu’elle croit avancer.

Il faut rappeler que jusqu’à l’orée du présent siècle, les croyances populaires étaient constamment entretenues par le répertoire très écouté des conteurs de merveilles. Ce répertoire abondait en miracles, métamorphoses, talismans, voyages vers l’au-delà, intersignes, revenants, tout un surréalisme qui n’avait rien de naïf et sentait souvent le fagot. C’est pourquoi les prêtres se défiaient des conteurs en qui ils reconnaissaient parfois de redoutables adversaires puisqu’ils transmettaient un paganisme larvé. Pour lutter contre eux, ils ont utilisé non seulement la Vie des Saints, cet antidote, mais tout un arsenal de légendes chrétiennes ou christianisées que l’on vit fleurir autour des sanctuaires et des chapelles. C’étaient les « pèlerins par procuration », ceux dont le métier était de faire pèlerinage pour les autres moyennant rétribution, qui les propageaient dans le peuple. La plus célèbre pèlerine a été Marharid Fulup, la conteuse de François Luzel. Il n’est pas douteux que ce légendaire oral et chrétien n’ait fortement influencé les auditoires paysans. Mais il conservait cependant un certain nombre de caractères païens qui alimentait bien des pratiques dont Sébillot s’est fait le collecteur. A ce propos, il se demande, dans cette section de son ouvrage, si les sources et les fontaines que l’on trouve presque immanquablement à proximité des chapelles bretonnes n’étaient pas des lieux de culte antérieurs aux chapelles elles-mêmes. Autrement dit, chaque chapelle aurait été élevée pour détourner vers la chrétienté l’ancien culte des eaux. Dans un premier temps, la fontaine aurait été christianisée par l’imposition d’une croix et d’une statue de saint, ensuite les cérémonies auraient été célébrées de plus en plus dans la chapelle au détriment de la source qui n’aurait plus joué qu’un rôle secondaire. Cela est parfaitement plausible. Dans mon village natal, dont l’église est dédiée à saint Faron et saint Fiacre, ce dernier possède une fontaine monumentale dans une prairie en contre-bas. Je ne crois pas avoir vu de procession solennelle vers cette fontaine mais j’y ai vu des fleurs anonymes, des pièces et des tessons au fond de l’eau pure. Aujourd’hui, la statue elle-même a disparu. En 1978, j’ai vu une grand-mère en coiffe amener son petit-fils pour des ablutions à la fontaine de Saint-Vio. Il n’y avait pas de prêtre en vue. C’était le jour du pardon.

Enfin, et c’est peut-être aujourd’hui ce qui séduit le mieux, il y a que les légendes, les contes, les racontars mêmes suscités par l’intimité du peuple avec les éléments naturels constituent une somme fabuleuse à faire pâlir les romanciers les plus imaginatifs. On y décèle souvent un art consommé du récit, outre une inspiration dont les racines nous échappent, impuissants que nous sommes à nous mettre en état de grâce. A travers les résumés sommaires de Paul Sébillot, on peut imaginer l’impression que cette « littérature orale » produisait sur des auditoires qui étaient toujours fervents et complices. Le phénomène de la création légendaire nous restera toujours inconnu malgré les analyses et les psychanalyses. Et les contes de Perrault ne seront jamais qu’un pis-aller.

Le délaissement dont le peuple a été victime pendant des siècles de la part de ceux qui auraient dû témoigner pour lui comme pour les autres classes de la société fait que l’inventaire de sa culture a été entrepris trop tard pour être vraiment signifiant. Ce n’est que vers la fin du XVIIIe siècle que l’on a commencé à s’intéresser à ses us et coutumes. Et pourtant, les œuvres écrites qui nous sont restées du Moyen Age charrient une sédimentation populaire impressionnante pour qui s’avise d’y aller voir de près. Maintes traces s’en retrouvent dans les légendes épiques elles-mêmes, écloses peut-être, et non point par hasard, sur les chemins de pèlerinages. Quant aux Romans bretons de quête, le peuple a trouvé de quoi leur répondre et ce n’est pas toujours de la petite monnaie. Le bon géant Gargantua, lui aussi, est un de ses héros. Il a dû assécher quelques eaux dormantes pour éteindre sa soif avant de créer bien des rivières de son pissat. Mais ce que nous appelons un peu naïvement la Renaissance, le siècle classique et le XVIIIe rationaliste ont fait que, dans les collèges, les escholiers ont étudié la mythologie grecque et romaine sans se douter, les malheureux, qu’il existait une mythologie française, héritière pour une part des précédentes. Le mérite du romantisme a été de s’en aviser. Il était déjà plus tard qu’il ne pensait. Les pratiquants ne connaissaient plus les motivations de leurs pratiques, beaucoup d’entre eux les avaient déjà reniées pour se mettre au goût du jour. Les enquêteurs eux-mêmes, tenus par leur propre éducation, étaient mal armés pour comprendre. Paul Sébillot se plaint de n’avoir de renseignements valables que sur peu de quartiers de son champ de recherche. A vrai dire, c’est la Bretagne qui lui en fournit le plus, la bretonnante surtout. Or, on ne peut imaginer que tout folklore eût disparu, à son époque, de certaines régions puisqu’on l’y a retrouvé depuis. Mais on peut soupçonner certains de ses informateurs lettrés d’être restés à l’extérieur des phénomènes qu’on les priait de relever. Connaissaient-ils seulement le langage des paysans ? N’ont-ils fait, de bonne foi, que rapporter des versions de seconde main ? Sont-ils allés assez loin dans l’investigation ? Il était déjà difficile de faire avouer certains comportements qui, sous couleur de religion, touchaient à la sorcellerie. Et puis les gens mentaient, affabulaient pour se défendre contre les indiscrétions étrangères, niaient leurs agissements avérés. De ma propre expérience, je puis dire que j’ai obtenu assez facilement des contes, pour les légendes c’était plus délicat. La raison que l’on m’en donnait était que le conte n’appartenait à personne, n’était de nulle part le plus souvent, alors que la légende que je quêtais se rapportait à un endroit précis de leur pays. Ils ne voulaient pas — ils ne veulent toujours pas — se faire taxer de crédulité. Et puis, il y avait l’obligation de réserve de l’initié. Plusieurs fois, je me suis entendu dire : « je sais, mais vous ne saurez pas. » Nous aussi, nous avons nos mystères d’Eleusis.

Il n’en reste pas moins que l’œuvre de Paul Sébillot est de la plus grande importance et je crois son honnêteté entière. Sa compilation thématique permet de déceler les courants souterrains qui circulent à travers le monde paysan et dont les caractères essentiels ne varient guère parce que, venant de très loin dans les temps et les lieux, ils n’ont dû leur survie qu’à leur valeur de traduction d’une psychologie essentielle. Peut-être a-t-on fait mieux depuis, procédé plus méthodiquement, analysé de plus près avec tous les risques que cela comporte et qu’il n’a pas voulu prendre. Mais, en son temps, la civilisation traditionnelle était encore un corpus presque entier dont il ne subsiste plus, aujourd’hui, que des restes épars, des survivances douteuses. Encore heureux, en ce qui concerne les eaux douces, que le bâton du saint ait laissé après lui la baguette du sourcier.

P. J. H.

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Titre Le Folklore de France - Les Eaux douces
Auteur
Editeur Imago
Langue FR
Date de publication 01/01/1983

Droits numériques

Ean EPUB 9782849528006
Type de protection Adobe DRM
Ean papier 9782902702169
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