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Le Folklore de France - La Flore

éditeur : Imago
catégorie : Fiction > Contes, Fables et Mythologie
date de publication :
délai de livraison : Immédiat (à partir de la date de publication)

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Résumé

Extrait

PRÉFACE DE PASCAL DIBIE

L’indispensable et impossible Flore que j’ai entre les mains m’encombre. En ennemi professionnel du folklore, je ne puis que recommander aux lecteurs de glisser cet ouvrage dans leurs tables de nuit en attendant qu’il fasse usage de vous... Car il faut prendre garde, comme dit Roger Caillois, il ne s’agit nullement d’expliquer à partir de l’homme certaines données énigmatiques qu’on constate dans la nature, mais au contraire d’expliquer l’homme qui relève des lois de cette même nature et qui y appartient par presque tout en lui, à partir des conduites plus générales qu’on y rencontre, répandues dans la grande généralité des espèces.

Les plantes mutent, s’hybrident, s’isolent et se séparent comme les peuples et les idées ; elles nous épient aussi, tapies sur cette terre qui nous porte avec elles. Méfiez-vous ! Après avoir lu La Flore de Paul Sébillot, vous ne pourrez plus faire un pas sans entendre un roseau qui murmure, un arbre qui gémit, une ronce qui mendie, une fleur qui chante... Non, n’allez pas la cueillir, vous pourriez vous retrouver pétrifié ; ne les écoutez pas, elles veulent vous tromper. Toutefois, goûtez-les, elles vous diront peut-être les plus beaux ou les plus effrayants secrets. Prenez garde jusqu’à l’ombre d’une herbe, qui n’est qu’un arbre en herbe, elle pourrait bien vous être fatale.

Oui, les plantes sont fatales et contrairement aux idées reçues et à ce qu’on pourrait à première vue penser en lisant Sébillot, elles n’appartiennent pas qu’au folklore. L’acculturation galopante en France et ailleurs dans le monde nous condamne irrémédiablement à la disparition des traditions et des connaissances acquises au cours des âges, et nous oblige à une vigilance constante de notre environnement tant végétal que oral. Les êtres animés et inanimés qui nous entourent courent le risque d’être emportés, balayés par la course à la modernité dans laquelle s’est lancée l’humanité. Certes, tout ethnologue sait que les pratiques sont plus tenaces que les théories, mais n’oublions pas qu’en ce qui concerne la flore, une espèce qui disparaît c’est un peu de notre mémoire qui s’en va avec elle.

Puisque malgré mon conseil, vous vous entêtez à devenir un futur lecteur de ce travail « synchronique » systématisé qu’a inventé Sébillot, petit père de l’entreprise structurale, pour reprendre les termes de Gilbert Durand dans sa préface au tome 1 de ce monumental Folklore de France, jouons à « pile ou face ». Prenez une pièce de un franc et, en vous obstinant un peu, vous finirez bien par tomber sur le geste auguste de « la semeuse »... N’est-ce pas là l’expression, toujours actuelle, du choix de notre agriculture et du traitement que nous infligeons aux plantes ? Sébillot nous a fait trembler en nous rapportant ce que les plantes disent de nous, mais n’oublions pas que dans ce dialogue de sourds, la responsabilité nous incombe. Ne nous sommes-nous pas lancés voici des millénaires dans une folle aventure de domestication, de « mise en demeure » de certaines espèces végétales ? Ainsi les céréales s’imposent comme la référence la plus caractéristique de notre culture occidentale.

Si nous posons comme principe que les rapports que l’homme entretient avec la nature sont infiniment plus importants que la forme de son crâne ou la couleur de sa peau pour expliquer son comportement et l’histoire sociale qu’elle traduit, nous pouvons sans risque nous laisser aller à une lecture débridée de cette pièce de un franc avec l’aide de La Flore de Sébillot et de quelques ethnobotanistes contemporains. L’œuvre de Sébillot met en évidence le fait que la représentation que nous nous faisons d’un végétal varie beaucoup selon ce que nous attendons de lui, ce qu’il paraît exprimer, ce que nous discernons dans ses puissances, ses qualités et ses propriétés. La magie intervient souvent dans l’attitude que nous avons à l’égard des plantes, et plusieurs récits rapportent en quelles circonstances, postérieurement à la création (nous sommes dans une culture chrétienne), elles ont subi des changements notables. Ceux qui font allusion au sacro-saint épi de blé ont été inspirés par la disproportion qui existe entre le chaume de cette céréale et sa graine.

D’après un thème populaire classique le blé, tout en poussant aussi haut qu’aujourd’hui, n’était qu’épi et les hommes obtenaient leur pain sans effort. A tel point qu’ils l’employaient pour tous les usages domestiques. Le Bon Dieu, en ayant été informé, descendit sur terre avec l’ange Gabriel. Dans la première maison où ils pénétrèrent, ils virent une jeune femme qui essuyait les fesses de son nourrisson avec un morceau de pain. Scandalisé, Dieu s’empara d’un blé, saisit la tige à ras de terre entre le pouce et l’index, et rifla le chaume du bas vers le haut. Il serait allé jusqu’au bout si l’ange Gabriel ne l’avait supplié de laisser quelques grains pour ses pauvres. Ce même blé sauva la Vierge et son Enfant qui fuyaient la colère d’Hérode. Elle se réfugia dans un champ où un laboureur semait encore et lui ordonna d’aller vite chercher sa famille pour moissonner. De retour il découvrit que le blé avait poussé et était mûr. Alors il put répondre à Hérode, sans lui mentir, qu’une femme et un enfant étaient effectivement passés, mais c’était au temps des semailles... Bien sûr les versions de ces histoires varient en fonction des régions et il s’y ajoute parfois l’intervention d’autres plantes que les céréales, mais nous l’avons dit, notre propos se limitera au côté face de cette pièce de monnaie.

Quelles démarches nous a-t-il fallu faire pour que nous choisissions de domestiquer les céréales, comment sommes-nous passés du stade de la chasse et de la cueillette à celui d’éleveur de plantes et d’animaux ? Retenons simplement que nous sommes les descendants des envahisseurs indo-européens qui, dans leur nomadisation, ne rencontrèrent à travers steppes et savanes qu’un peuplement végétal relativement pauvre dont l’essentiel était des graminées. Dans cet écosystème spécialisé, on organisa des pelouses de céréales sauvages qui, avec la sédentarisation, devinrent des champs. Mais la domestication des céréales ne pouvait tolérer la présence de consommateurs sauvages tels les troupeaux grégaires d’herbivores. Les techniques de chasse ne suffisant plus pour les tenir à l’écart, on s’employa à les traiter comme on le fit avec les céréales sauvages : on les domestiqua à leur tour. Ainsi ajouta-t-on à nos talents d’agriculteurs ceux de pasteurs, calquant simplement nos attitudes sur celles que nous avions eu à l’égard des céréales. Brisant l’isolement écologique, ethnologique et morphologique des populations tant végétales qu’animales, cela nous mena à rassembler artificiellement des individus ou des groupes d’une même espèce mais de souche différente et à pratiquer des élevages interspécifiques et, aujourd’hui, la fécondation artificielle.

Non, nous ne sommes pas si loin de Sébillot ni de nos un franc ; je cherchais juste à vous séduire en vous montrant la part de rêve, l’émergence du poétique, sinon du fantastique, qui permet à partir de phénomènes concrets tant à l’ethnologue qu’au botaniste, d’échapper au carcan scientifique et d’éviter de conclure trop hâtivement en laissant à chacun sa part de sensibilité et d’invention. Un poète médiéval, Johann von Krolewitz, parlait du Christ en des termes qui rappellent tout à fait les témoignages dont nous fait part Sébillot dans sa Flore aux chapitres concernant la culture ; il dit de Jésus qu’il fut « semé, germa, crût, fleurit, fut fauché, lié comme une gerbe, frappé au fléau, broyé, demeura trois jours dans un four, en sortit et enfin fut consommé par l’homme sous forme de pain. » André-Georges Haudricourt, ethnobotaniste, fait remarquer que le point de vue humain et l’aspect botanique sont inséparables et va jusqu’à imaginer en regardant vivre notre civilisation de céréalier et de berger méditerranéen que « les dieux qui commandent, les morales qui ordonnent, les philosophies qui transcendent ont peut-être quelque chose à voir avec le blé et le mouron par l’intermédiaire d’une prédilection pour les modes de production esclavagiste et capitaliste ? » C’est dans cette perspective que j’écrivais en ouvrant cette préface qu’il fallait utiliser Sébillot comme une base, comme un outil pour comprendre notre monde bien sûr, mais surtout pour comprendre le monde de Sébillot. Je réitère ma déclaration : je suis un ennemi du folklore stricto-sensu, cette fausse science qui, dans un passé trop proche encore, servit de mobile aux crimes les plus atroces a. Par contre, le folklore m’intéresse comme fait sociologique, car l’étude de la civilisation des folkloristes, dont Sébillot est un digne représentant, pourrait nous éclairer sur ce culte nouveau de l’archaïsme qui caractérise si bien et de façon tout à fait contradictoire notre monde moderne.

Si l’homme a longtemps entretenu avec son environnement végétal une relation très intime et d’importance vitale, ce n’est plus aujourd’hui le cas et pourtant notre survie en dépend toujours. La plupart des remèdes et des aliments que nous tirons du royaume des plantes n’en sont encore qu’une infime partie. Il ne faut pas oublier que la botanique n’a que deux siècles d’existence. A la suite de Linné, à qui l’on doit l’invention du système de la classification binominale — il donna à chaque plante un genre et un nom spécifique —, dans son monumental Species Plantarum publié en 1753, le botaniste anglais John Lindley estimait à l’époque de Paul Sébillot la flore à 100000 espèces réparties en 8900 genres. Il était bien loin du compte : depuis les années 1850, quelque 280000 espèces ont été recensées sur les 700000 dont on soupçonne l’existence sur la planète Terre. Je rêve déjà aux futurs manuels de folklore...

P. D

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Informations

Titre Le Folklore de France - La Flore
Auteur
Editeur Imago
Langue FR
Date de publication 01/01/1984

Droits numériques

Ean EPUB 9782849528044
Type de protection Adobe DRM
Ean papier 9782902702244
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