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Le Folklore de France - Les Monuments

éditeur : Imago
catégorie : Fiction > Contes, Fables et Mythologie
date de publication :
délai de livraison : Immédiat (à partir de la date de publication)

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13,99 €
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Résumé

Extrait

PREFACE DE JACQUES LACARRIERE

Les précédents tomes du Folklore de France, consacrés aux éléments cosmiques et aux êtres vivants - faune et flore — traitaient d’un univers physique et naturel échappant à l’emprise de l’homme. Celui-ci, dans l’inventaire de ses apparences et de son fonctionnement, rejoint inévitablement l’image implicite que propose ou suppose chaque tradition locale. S’il s’efforce de mieux connaître cet univers, voire d’en élucider les lois, ce n’est pas par esprit scientifique ni par curiosité mais pour obtenir de lui le meilleur et échapper au pire. Il importe en effet, face aux êtres divins ou aux forces impersonnelles qui ont façonné notre monde, d’adopter une stratégie appropriée pour en faire des alliés et non des adversaires. Et la tactique n’en est pas si simple. Elle implique tout un ensemble de rituels et de cérémonies auprès desquels le protocole louis-quatorzien de la cour de Versailles pourrait passer pour un jeu d’enfant ! Car ce dont il s’agit avant tout, c’est d’éviter le moindre impair avec l’Invisible.

J’insiste sur ce fait car il m’a frappé tout au long de la lecture des tomes précédents et aussi du présent volume : les rapports que l’homme traditionnel entretient avec le monde naturel sont d’une extrême minutie et d’une extrême complexité, bien plus grandes qu’à travers la vision moderne et rationnelle que nous en donne la science. Car ces rapports sont avant tout marqués par la précarité. Agir sur le monde physique est beaucoup plus simple et plus sûr dans le processus scientifique (si l’on fait chauffer de l’eau, on sait qu’elle va bouillir ; si on détache une pomme d’un arbre, on sait qu’elle va tomber) alors que les rituels traditionnels — obtenir une bonne récolte ou trouver un mari dans l’année, par exemple — dépendent toujours plus ou moins de l’humeur des esprits ou des dieux invoqués. Le pouvoir de l’homme traditionnel sur le monde (du moins sur celui qui l’environne immédiatement) n’a pas de limite précise, définissable ni définitive : il s’accroît si le dieu concède le sien, il diminue si le divin empiète sur l’humain. Or, ce jeu constant entre des pouvoirs réciproques qui sont à la fois précaires et absolus (car ce n’est pas rien que de vouloir modifier le temps atmosphérique, contraindre un être à une alliance, ou surmonter la mort !) implique que la frontière entre la part des dieux (ou des esprits) et celle de l’homme soit toujours fluctuante. Dans ce monde immémorial du folklore, l’histoire humaine n’a pas de place. Et de même que dans les mythes d’origine, l’homme antique attribuait à des dieux, des démiurges ou des héros les acquis de sa propre histoire (la domestication du feu, des animaux, des végétaux, par exemple), de même ici l’homme traditionnel attribue aux esprits ou aux forces de la nature (et, plus tard, aux saints du christianisme) l’origine des monuments et des édifices qui sont pourtant l’œuvre de ses ancêtres.

Il est vrai que beaucoup de ces monuments — comme les mégalithes. — à force d’être érodés, mutilés par le temps—finissent par ressembler à des formations rocheuses naturelles. Mais là n’est pas la vraie raison, je pense, de cette assimilation des dolmens, menhirs et tumuli à des constructions naturelles ou à l’œuvre de héros primitifs ou d’ancêtres géants. La vraie raison est que ces monuments — fussent-ils dus partiellement à une intervention humaine — ne peuvent échapper à la loi générale qui veut que tout ce qui, sur terre, est inclus dans la nature appartienne à un monde en dehors de l’homme. Les mégalithes sont donc perçus comme des pierres vivantes et sacrées, pouvant croître, diminuer, remuer et se déplacer. Certains d’entre eux, comme les menhirs, ressentent même le besoin de boire, à certaines dates périodiques, et rien n’est plus fascinant, mais aussi dangereux, qu’un menhir altéré !

Ces monuments — rocs taillés, menhirs et dolmens — recèlent en eux une sorte de vie obscure, ralentie, comme le cheminement infiniment lent d’une sève au cœur de la pierre, et qui explique leurs attributs et leurs pouvoirs. Car ils sont détenteurs de certaines vertus et peuvent procurer la guérison, la fécondité, la richesse. Ils sont même quelquefois susceptibles de métamorphose puisque certains d’entre eux sont d’anciens humains changés en pierre à la suite d’un interdit ou d’une malédiction.

Bien entendu, la plupart d’entre eux sont en relation avec les fées, les lutins, les diables ou les sorcières et si j’en parle ici, c’est qu’on découvre là encore, dans ces inventions populaires, une poésie très singulière et des fantasmes non moins singuliers. Tel dolmen de Bretagne, par exemple, est habité par des fées qu’on peut surprendre dans leur danse au clair de lune, femmes très belles, élancées et au visage si lumineux qu’il rayonne comme au travers d’une lanterne de corne. Dans le Berry, par contre, les fées des dolmens sont de grandes femmes hideuses, squelettiques, vêtues de haillons, aux cheveux raides et aux mamelles si flasques qu’elles pendent jusqu’à leurs cuisses !

Attribuer l’origine des mégalithes à des géants ou des esprits surnaturels semble assez logique étant donné leurs dimensions. Mais en fait cette explication s’applique aussi à nombre de monuments antiques dont on a oublié l’origine historique, comme les ruines et les voies romaines. Plus intéressant encore m’apparaît dans ce volume-ci le folklore des fées bâtisseuses. Car si l’origine des mégalithes se perd dans la fameuse nuit des temps, ce n’est pas le cas pour les châteaux et les forteresses dont l’origine humaine semble évidente. Pourtant, là encore, la légende attribue nombre de ces édifices à l’œuvre des fées, comme beaucoup d’églises, de chapelles ou de basiliques passent pour être l’œuvre des anges, voire de la Vierge en personne. Et c’est cette intervention de l’autre monde dans le nôtre, cette participation active des anges ou des fées à l’achèvement d’une entreprise humaine qui lui assurent, seules, sa solidité et sa pérennité. Réduit à ses seules forces, l’homme ne peut rien entreprendre de définitif et de monumental sans le secours des fées ou des anges. Et le christianisme n’a rien changé à cette insertion du merveilleux et du sacré dans certains de nos actes constructeurs. Il faut l’accord du ciel pour qu’une œuvre importante puisse perdurer sur terre. La preuve en est que là où ces secours divins ou surnaturels font défaut, il faut y suppléer par un apport de sang humain, au cours d’un sacrifice fondateur. C’est là l’origine des nombreuses légendes où il faut égorger ou emmurer dans l’édifice la femme ou le fils de l’architecte ou du maçon pour assurer la construction. Ce rituel fut sans doute très rare, peut-être même est-il purement imaginaire mais il en dit long sur la défiance inconsciente que l’homme entretient à l’égard de ses propres forces : quand ni la tragédie ni la malédiction n’existent dans les données de fait, — comme c’est le cas avec les monuments neufs — eh bien, on les crée de toutes pièces en inventant la nécessité d’un sacrifice sanglant à l’origine de l’œuvre.

Les édifices chrétiens eux-mêmes, dont l’origine humaine est alors indéniable, n’échappent pas entièrement à cette emprise de la légende ni des lois de l’imagination traditionnelle. Oui, chapelles, églises, basiliques, oratoires sont pour la plupart d’entre elles l’œuvre des hommes mais une œuvre vite intégrée dans la trame d’un récit sacré. Ce processus s’opère soit avant la construction de l’édifice, dans le choix de son emplacement par exemple, très souvent marqué par des prodiges et autres phénomènes révélateurs : un animal découvrant une relique à un endroit précis, des signes indiquant la volonté du saint ou de la Vierge d’avoir un édifice à tel emplacement. Il peut s’opérer aussi pendant la construction lorsqu’il arrive que des fées ou des anges viennent y contribuer, soit même après son achèvement. La légende s’empare alors de l’espace intérieur de l’église, et le sacré (ou le surnaturel) s’exprime à travers les objets du culte, cloches, autel, tabernacle ou même bénitier. Les statues des saints, du Christ ou de la Vierge sont les meilleurs garants de cette présence constante de l’Invisible au sein même du visible. Comme les menhirs ou les dolmens, elles sont vivantes, douées de mémoire, capables de se déplacer, voire de pleurer ou de parler. En ce monde ecclésial en apparence inanimé, tout vit, respire, bouge, observe et surveille, même la pierre des statues, même le métal des cloches, même l’eau des bénitiers. Comme celle du Styx dans la mythologie grecque — qui était garante des serments et donc douée de mémoire —, l’eau de certains bénitiers est elle aussi capable de se souvenir des promesses, des offrandes ou des oublis et des péchés ! En Gironde par exemple si, en entrant dans telle église, vous plongez vos doigts au fond du bénitier, vos péchés resteront au fond. Mieux : vos dents tombées vous seront restituées le jour du Jugement si vous les laissez au fond de l’eau bénite !

Finalement, ce qu’impliquent ces croyances et ces pratiques — telles qu’elles apparaissent en ce livre — c’est une solidarité totale, inconditionnelle, terrifiante aussi, avec le monde de l’au-delà et les forces invisibles. Tout, le moindre geste ou la moindre pensée, s’opère sous le regard, la surveillance des esprits, des démons ou des dieux. L’invisible est partout, il est le revers insécable, permanent de notre monde visible. Et ce monde surnaturel s’empare alors de tout, même de l’histoire des hommes, même de leurs œuvres, de leurs efforts, de leur intelligence. C’est bien plus qu’un tribut qui est ainsi offert à l’invisible : c’est un sacrifice absolu, c’est même une abdication.

En attribuant au monde surnaturel ou divin la paternité de ses propres œuvres, l’humanité traditionnelle renonce à la part créatrice d’elle-même qui l’eût peut-être délivrée, justement, des hantises et des terreurs ancestrales. Elle abdique sa propre mémoire dans les vertiges et les prodiges d’un récit sacré et d’une vision fantasmatique du passé. Les ombres œuvrantes, patientes, de nos ancêtres deviennent ici les fantômes, les démons ou les fées d’un monde inexorable dont l’homme reste l’esclave. C’est une oblation collective à l’égard de l’univers visible et invisible. Plus qu’une oblation : l’aveu d’une impuissance innée face aux problèmes du monde. Sans doute est-ce pour cela que les légendes qui l’expriment inconsciemment, par le biais de la fable et de l’analogie, nous arrivent parées d’irisations, comme l’écharpe d’Iris. Pour joindre le ciel à la terre et dire la distance infinie qui sépare inéluctablement l’ici-bas de l’en haut, il faut bien le mirage et les couleurs de la légende.

J. L

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Informations

Titre Le Folklore de France - Les Monuments
Auteur
Editeur Imago
Langue FR
Date de publication 01/01/1985

Droits numériques

Ean EPUB 9782849528068
Type de protection Adobe DRM
Ean papier 9782902702282
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